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Psychanalyse et Sciences Humaines

Narcissisme et échange

L’Échange : idéalisation ou sublimation des pulsions ?

par Christophe BORMANS


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L’objet de cette contribution est précisément d’étudier la forme que prennent les échanges dans l’inconscient et de présenter la structure particulière que prend cette économie particulière qu’est l’économie psychique de l’inconscient freudien. Nous présenterons d’abord, dans une première partie, la théorie générale des pulsions qu’a esquissée Freud au cours de ses nombreux écrits techniques puis, dans une seconde partie plus pratique ou clinique, nous illustrerons à l’aide de l’exemple de la pulsion anale, comment le phénomène de l’échange lui-même, peut être envisagé par la psychanalyse comme une formation de l’inconscient.

Narcissisme et échange

« Qu’est-ce que la civilisation, sinon une série sans fin de substitutions, un remplacement incessant de certains intérêts, de certaines idées et tendances par d’autres ? ». Telle était la question par laquelle commençait le célèbre article d’Ernest Jones, psychanalyste et traducteur officiel de l’œuvre du maître de Vienne dans la langue de Shakespeare, sur « La théorie du symbolisme » (Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot, Paris, 1969, p. 82). Pour une meilleure compréhension de notre propos, nous pouvons résumer ce point de vue, à la formule suivante : qu’est-ce que la civilisation, sinon une série sans fin d’échanges ? Si l’anthropologie et l’économie politique ont coutume d’étudier les différentes formes qu’ont pris les échanges au cours de l’évolution des civilisations, la psychanalyse quant à elle, s’intéresse à la manière dont l’enfant échange progressivement ses centres d’intérêts primitifs vers des centres d’intérêts dits plus civilisés et, surtout, ce qu’il en est advenu, une fois arrivé au stade adulte. Pour rendre compte des processus inconscients, la métaphore économique nous apparaît ici d’un grand intérêt pratique. S. Freud lui-même en a d’ailleurs fait un large usage en de nombreuses occasions, notamment en 1917, au moment de forger sa seconde topique. Dans son article « Sur les transpositions de pulsions », il souligne en effet, combien dans les formations de l’inconscient (rêves, symptômes, actes manqués, fantasmes, etc.), les concepts et symboles inconscients « s’échangent » les uns contre les autres et forment ainsi une véritable économie inconsciente : « En nous exprimant ainsi, prend-il immédiatement le soin de préciser, nous savons bien que nous transférons à tort, sur l’inconscient, des désignations qui sont utilisées pour d’autres domaines de la vie psychique et que nous nous laissons entraîner par l’avantage qu’une comparaison peut apporter. Répétons aussi dans une forme absolument irrécusable que ces éléments sont fréquemment traités dans l’inconscient comme s’ils étaient équivalents les uns aux autres et comme s’ils pouvaient se substituer sans inconvénient les uns aux autres » (« Sur les transpositions de pulsions plus particulièrement dans l’érotisme anal », [1917], La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969, pp. 107-108).

L’objet de cette contribution est précisément d’étudier la forme que prennent les échanges dans l’inconscient et de présenter la structure particulière que prend cette économie particulière qu’est l’économie psychique de l’inconscient freudien. Nous présenterons d’abord, dans une première partie, la théorie générale des pulsions qu’a esquissée Freud au cours de ses nombreux écrits techniques puis, dans une seconde partie plus pratique ou clinique, nous illustrerons à l’aide de l’exemple de la pulsion anale, comment le phénomène de l’échange lui-même, peut être envisagé par la psychanalyse comme une formation de l’inconscient.

I - Narcissisme et destin du narcissisme

Si l’on admet que l’inconscient est le lieu des pulsions, l’on doit également comprendre que toute pulsion, en tant que représentante de l’énergie psychique inconsciente, la libido, est soumise à un double principe : le principe de plaisir et le principe de réalité. Plus précisément, en tant qu’être parlant, nous cherchons tous à concilier le principe de réalité et le principe de plaisir. Nos représentations infantiles originaires sont progressivement échangées contre des représentations conforment au principe de réalité, mais nous n’abandonnons pas pour cela l’objectif de conserver et de satisfaire, au principe de plaisir. Devant ce dilemme, cet impossible, l’inconscient est le lieu où sont refoulées ces représentations représentantes du principe de plaisir que l’on peut qualifier ce faisant, d’originelles. Comme Freud le souligne, dans une formulation ambiguë qui aura fait couler beaucoup d’encre : « les traits de caractère qui demeurent sont soit la continuation inchangée des pulsions originaires, soit la sublimation de celles-ci, soit des formations réactionnelles contre ces pulsions » (Caractère et érotisme anal, 1908).

Pour bien comprendre ces trois destins fondamentaux de nos pulsions, il est tout d’abord nécessaire dans un premier temps d’étudier, les pulsions elles-mêmes, et notamment la première d’entre elles, que Freud nous présente sous l’hypothèse d’un narcissisme primaire de l’enfant, narcissisme qui va profondément influencer tout le développement du moi et de la personnalité de chacun d’entre nous : « le développement du moi consiste à s’éloigner du narcissisme primaire, et engendre une aspiration intense à recouvrer ce narcissisme » (« Pour introduire le narcissisme », [1914], La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969, p. 104).

Freud a étudié le narcissisme en 1914 et il n’y reviendra jamais aussi clairement par la suite. Dans ce texte superbe, Freud présente tout d’abord l’être humain, comme n’ayant que deux objets sexuels originaires : lui-même et la femme qui lui donne ses soins. Ainsi, on aime, nous dit Freud, selon le type narcissique ou selon le type par étayage. Selon le type narcissique, on aime « ce que l’on est soi-même », « ce que l’on a été soi-même », « ce que l’on voudrait être soi-même », ou encore « la personne qui a été une partie du propre soi ». Selon le type par étayage, on aime « la femme qui nourrit » ou « l’homme qui protège » et, partant, « les lignées de personnes substitutives qui en partent » (« Pour introduire le narcissisme », [1914], La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969, p. 96).

Cependant, le fait que l’être humain se prenne lui-même comme objet sexuel originaire ne va pas de soi. Cette hypothèse d’un narcissisme primaire, Freud la fonde en observant d’une part, la capture imaginaire que l’enfant exerce sur l’adulte et, d’autre part, la capture imaginaire que l’adulte projette sur l’enfant. En ce qui concerne la première observation, Freud la décrit très poétiquement :

« Il apparaît en effet avec évidence que le narcissisme d’une personne déploie un grand attrait sur ceux qui se sont dessaisis de toute la mesure de leur propre narcissisme et sont en quête de l’amour d’objet ; le charme de l’enfant repose en bonne partie sur son narcissisme, le fait qu’il se suffit à lui-même, son inaccessibilité ; de même le charme de certains animaux qui semblent ne pas se soucier de nous, comme les chats et les grands animaux de proie ; et même le grand criminel et l’humoriste forcent notre intérêt, lorsque la poésie nous les représente, par ce narcissisme conséquent qu’ils savent montrer en tenant à distance de leur moi tout ce qui les diminuerait. C’est comme si nous les envions pour l’état psychique bienheureux qu’ils maintiennent, pour une position de libido inattaquable que nous avons nous-mêmes abandonnée par la suite » (« Pour introduire le narcissisme », [1914], La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969, p. 94).

En ce qui concerne la capture imaginaire que l’adulte exerce sur l’enfant, Freud l’observe au travers de l’amour et des désirs insatisfaits que les parents projettent sur leurs propres enfants :

« Le narcissisme primaire de l’enfant, dont nous avons supposé l’existence et qui constitue l’une des présuppositions de nos théories sur la libido, est moins facile à saisir par l’observation directe qu’à confirmer par un raisonnement récurrent à partir d’autre point. Si l’on considère l’attitude de parents tendres envers leurs enfants, l’on est obligé d’y reconnaître la reviviscence et la reproduction de leur propre narcissisme qu’ils ont depuis longtemps abandonné. Un bon indice que nous avons déjà apprécié, dans le choix d’objet, comme stigmate du narcissisme, la surestimation, domine, c’est bien connu, cette relation affective. Il existe ainsi une compulsion à attribuer à l’enfant toutes les perfections, ce que ne permettrait pas la froide observation, et à cacher et oublier tous ses défauts ; le déni de la sexualité infantile est bien en rapport avec cette attitude. Mais il existe aussi devant l’enfant une tendance à suspendre toutes les acquisitions culturelles dont on a extorqué la reconnaissance à son propre narcissisme, et à renouveler à son sujet la revendication de privilèges depuis longtemps abandonnés. L’enfant aura la vie meilleure que ses parents, il ne sera pas soumis aux nécessités dont on a fait l’expérience qu’elles dominaient la vie. Maladie, mort, renonciation de jouissance, restrictions à sa propre volonté ne vaudront pas pour l’enfant, les lois de la nature comme celles de la société s’arrêteront devant lui, il sera à nouveau le centre et le cœur de la création. [...] Il accomplira les rêves de désir que les parents n’ont pas mis à exécution, il sera un grand homme, un héros, à la place du père ; elle épousera un prince, dédommagement tardif pour la mère. Le point le plus épineux du système narcissique, cette immortalité du moi que la réalité bat en brèche, a retrouvé un lieu sûr en se réfugiant chez l’enfant. L’amour des parents, si touchant et, au fond, si enfantin, n’est rien d’autre que leur narcissisme qui vient de renaître et qui, malgré sa métamorphose en amour d’objet, manifeste à ne pas s’y tromper son ancienne nature » (p. 96).

Ce sont précisément ces deux faces d’une même pièce, cette double observation quant à l’hypothèse d’un narcissisme primaire émise par Freud, que Jacques Lacan va recoller bout à bout au sein d’une même surface, afin de forger sa propre topologie de l’inconscient. Tout au long de son œuvre (stade du miroir, Schéma L et schéma R), Lacan n’aura en effet de cesse de dénoncer que toute relation imaginaire est profondément méconnaissance du sujet véritable de l’inconscient et combien, une psychanalyse assise sur une théorie du moi ou de l’ego, ne fait que renforcer cette aliénation constitutive du moi : « La psychanalyse seule reconnaît ce nœud de servitude imaginaire que l’amour doit toujours redéfaire ou trancher » (Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je - telle qu’elle nous a été révélée dans l’expérience psychanalytique« , 1949, Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 100).

Néanmoins, si nul n’ignore le principe de réalité et que celui-ci est là pour nous rappeler que nous ne pouvons maintenir indéfiniment une telle jouissance infantile, et que nous devons nécessairement l’abandonner, le principe de plaisir nous rappelle cependant sans cesse qu’il nous faut à tout prix la retrouver. Comme Freud le précise, l’homme se montre bien « incapable de renoncer à la satisfaction dont il a joui une fois » (p. 98). En ce sens, « être à nouveau, comme dans l’enfance, et également en ce qui concerne les tendances sexuelles, son propre idéal, voilà le bonheur que veut atteindre l’homme » (p. 104). Bref, si le principe de réalité nous incite, voire nous oblige, à abandonner le narcissisme primaire, contre quoi allons nous l’échanger ?

Comme nous l’avons vu précédemment, il y a essentiellement trois manières d’échanger la pulsion narcissique infantile première, afin de satisfaire un temps soit peu au principe de réalité, sans lequel l’adulte ne pourrait pleinement se développer. Ces trois manières sont l’idéalisation, la sublimation ou le refoulement.

Dans l’idéalisation, le narcissisme se trouve alors déplacé, c’est-à-dire échangé dans l’inconscient, contre ce que Freud appelle l’idéal du moi (Surmoi) : « ce qu’il projette devant lui comme son idéal est le substitut du narcissisme perdu de son enfance ». Il y a bien là une substitution, c’est-à-dire un échange, sous la contrainte du principe de réalité, d’une formation contre une autre, en l’occurrence, d’un narcissisme contre un idéal. C’est ainsi que l’homme se civilise, en échangeant, sous l’objectif de maximiser le plaisir et sous la contrainte du principe de réalité, l’objet libidinal premier. Mais l’idéalisation n’est qu’une forme particulière de l’échange dans l’inconscient. Cet échange concerne précisément l’objet de la pulsion, et non pas la pulsion elle-même. Dans ce cas précis, la nature sexuelle de l’objet de la pulsion n’est aucunement abandonnée. De ce fait, la pulsion elle-même reste fortement sexualisée et, par conséquent névrotique :

« L’insatisfaction qui résulte du non-accomplissement de cet idéal, libère de la libido [...] qui se transforme en conscience de culpabilité (angoisse sociale). La conscience de culpabilité était originellement l’angoisse d’être châtié par les parents, ou, plus exactement de perdre leur amour ; aux parents est venue plus tard se substituer la foule indéterminée de nos compagnons. On comprend mieux ainsi pourquoi la paranoïa est souvent causée par une atteinte du moi, par une frustration de la satisfaction dans le domaine de l’idéal du moi » (p. 105).

On l’aura compris ce type d’échange du narcissisme primaire contre un idéal à réaliser, ne constitue pas un échange pleinement satisfaisant dans l’inconscient, dans la mesure où l’idéal, augmentant les exigences du moi, augmente également la frustration de ne pas pouvoir satisfaire cet idéal. À l’opposé de l’idéalisation, la sublimation quant à elle, est un processus qui consiste à échanger le but lui-même de la pulsion, c’est-à-dire la satisfaction, qui se désexualise ainsi progressivement : « la pulsion se dirige sur un autre but, éloigné de la satisfaction sexuelle : l’accent est mis ici sur la déviation qui éloigne du sexuel ».

La sublimation est donc un processus psychique inconscient qui consiste à échanger tout à la fois des objets et des buts sexuels premiers contre des objets et des buts non sexuels. Or, si l’on a également compris que le but et l’objet sexuel par excellence est, justement, ce fameux narcissisme primaire infantile au travers duquel ne se manifeste que méprise et aliénation à l’autre, il ne nous reste plus désormais qu’à illustrer de manière un peu plus pratique et concrète, comment, un tel échange peut avoir lieu. Nous l’illustrerons par l’exemple de la pulsion érotique anale, laquelle est étroitement corrélée, dans l’inconscient, au narcissisme primaire. Comme le souligne Freud : « La défécation fournit à l’enfant la première occasion de décider entre l’attitude narcissique et l’attitude d’amour d’objet : ou bien il cède docilement l’excrément, il le “sacrifie” à l’amour, ou bien il le retient pour la satisfaction auto-érotique et, plus tard, pour l’affirmation de sa propre volonté. Par cette dernière décision est constitué l’entêtement (obstination), qui naît donc d’une persistance narcissique dans l’érotisme anal » (Freud, « Sur les transpositions de pulsions plus particulièrement dans l’érotisme anal », 1917.

II - L’Échange : idéalisation ou sublimation des pulsions ?

L’objectif de cette seconde section est donc d’illustrer les processus d’échange auxquels les buts et les objets des pulsions sont perpétuellement soumis dans l’inconscient, au travers de l’exemple de la transformation de l’intérêt anal érotique en intérêt pour l’argent qui, pour l’économie politique constitue tout à la fois un instrument de réserve de valeur et, surtout, le moyen d’échange par excellence. L’un des destins de la pulsion anale est, en effet, comme Freud l’a souligné très tôt, d’échanger l’objet de la pulsion originaire, les fèces, contre un objet nouveau, que l’enfant apprend à connaître progressivement au fur et à mesure qu’il est confronté à la réalité adulte, l’argent :

« Dans la pensée névrotique, une autre circonstance vient même à l’appui de cette assimilation. L’intérêt originairement érotique porté à la défécation est destiné, nous le savons, à s’éteindre dans les années de la maturité ; au cours de ces années apparaît comme quelque chose de nouveau qui a jusqu’alors manqué à l’enfant, l’intérêt pour l’argent ; cela facilite le fait que l’aspiration antérieure, qui est sur le point de perdre son but, se trouve transportée sur le but qui est en train d’émerger » (« Caractère et érotisme anal », 1908).

Si en 1917, Freud revient encore une fois sur ce destin particulier de la pulsion anale (« Sur les transpositions de pulsions plus particulièrement dans l’érotisme anal », 1917), c’est à ses principaux disciples d’alors, notamment Ernest Jones, K. Abraham et S. Ferenczi, que reviendra cependant la tâche d’illustrer cliniquement comment, sous le double objectif de satisfaire au principe de réalité et à celui de plaisir, l’enfant échange progressivement l’excrément comme objet de la pulsion anale au profit de l’argent.

Dans son article de 1914 « Sur l’ontogenèse de l’intérêt pour l’argent », S. Ferenczi témoigne, en tant que praticien, de la jouissance, totalement dénuée d’inhibition, que l’enfant prend à retenir, puis à jouer avec ses fèces. En tant qu’elles sont retenues, elle constituent ses premières réelles économies. Lorsque sous le principe de réalité, l’enfant en vient à s’en défaire, la recherche du principe de plaisir sera refoulée dans l’inconscient, et les fèces resteront « en corrélation inconsciente constante avec toute activité corporelle ou toute tendance spirituelle qui a quelque chose à voir avec l’accumulation, l’amoncellement et l’épargne ».

L’enfant, on le sait, présente tout d’abord cette fâcheuse tendance pour ses parents, de jouer avec ses excréments. Il prend plaisir à jouer et à malaxer les matières fécales, si bien que « les fèces deviennent donc l’objet d’une “introjection” et à ce stade du développement [...] elles ont la valeur d’un jouet précieux dont l’enfant ne se défait que sous l’intimidation et la menace d’être puni ». Le principe de réalité altère progressivement l’intérêt de l’enfant pour ses déjections, si bien que celles-ci en viennent à l’incommoder, notamment pour la marche, et l’odeur en vient à le dégoûter, tandis que « les autres propriétés de cette matière, humidité, coloration instable, viscosité, ne blessent pas encore son sens de la propreté ».

L’éducation, qui étymologiquement veut dire « sortir hors de » (et plus précisément, pour notre propos, sortir hors de l’environnement pulsionnel), élève progressivement le sentiment de propreté de l’enfant. Il évite bientôt les matières visqueuses et humides laissant des traces. Il apprend la « saleté », comme on dit. « L’intérêt de l’enfant se tourne vers le sable, qui, tout en gardant la couleur de la terre, est sec et propre. La joie instinctive de l’enfant à faire des tas et édifier des structures de sable est alors rationalisée et ratifiée après coup comme étant un jeu “sain”, c’est-à-dire hygiénique, par les adultes qui se félicitent de ces jeux qui occupent sagement les petits pendant des heures. Et pourtant, nous dit Ferenczi, le tas de sable n’est rien d’autre qu’un symbole excrémentiel, autrement dit de l’excrément désodorisé et desséché ». Pourtant, l’enfant n’est pas au bout de ses peines. À peine s’est-il félicité de son bonheur de trôner dans le bac à sable, que ce royaume doit, lui aussi, être abandonné. Il entame alors, ce que Ferenczi appelle « l’âge de pierre infantile » : cailloux, coquillages, noyaux de fruits, billes ou boutons, pierres précieuses, constituent autant de substituts des fèces où l’odorant, l’humide et le mou, sont progressivement échangés contre l’inodore, le sec et le dur.

Chacun connaît en outre, la fièvre collectrice, qui prend les enfants dans les cours d’écoles primaires. Collectionner (c’est-à-dire économiser) et troquer (c’est-à-dire échanger), constituent véritablement les premiers pas d’une activité économique qui pourra devenir par la suite florissante. Cailloux, billes ou boutons, sont autant de pièces primitives, c’est-à-dire de monnaie en tant qu’elle satisfait entièrement aux trois principes fondamentaux mis en évidence par l’économie politique : instrument de réserve de valeur et unité de compte (collection), et moyen d’échange (troc).

Le caractère libidinal et jouissif de la pulsion anal infantile a progressivement été refoulé, sublimé ou idéalisé dans l’inconscient, au fur et à mesure que s’est affirmé le principe de réalité. Ne reste plus que la dernière étape : la transformation de ces monnaies primitives en pièces et billets. Écoutons la conclusion de Ferenczi :

« L’œil se réjouit à la vue de leur éclat et de leur couleur, l’oreille prend du plaisir à leur sonorité métallique, le toucher a de l’agrément à jouer avec le petit disque rond et lisse, il n’y a que l’odorat qui n’en retire rien, et quant au goût, il doit se contenter de la saveur métallique faible mais caractéristique des pièces de monnaie. Voilà pour l’essentiel achevé le développement de l’argent comme symbole. En partant du plaisir que donne le contenu intestinal on aboutit à la joie que procure l’argent ; mais d’après ce qui a été dit cet argent n’est rien d’autre en somme que de l’excrément désodorisé, desséché et rendu brillant : pecunia non olet : l’argent n’a pas d’odeur ».

Quant aux cartes à jouer et à collectionner, qui ne semblaient guère à la mode du temps de Ferenczi, mais qui sont aujourd’hui si répandues et estimées dans les cours de récréation, elles sont progressivement échangées contre des papiers monnaie, des livrets de caisse d’épargne, et plus tard, des actions ou autres obligations (SICAV, Bons du Trésor, etc.). Ainsi, les produits et les marchés financiers qui n’en finissent pas de se multiplier selon un pur principe de réalité, sont-ils dans l’inconscient, attachés au pur principe de plaisir et émanent de la joie de le posséder qui a sa source la plus profonde et la plus féconde dans la coprophilie. La question de savoir si, dans ce florilège d’échanges, la pulsion anale est effectivement sublimée ou si, au contraire, l’objet de cette pulsion narcissique est simplement idéalisé, reste quant à elle, dans le contexte actuel, plus que jamais posée.

P.-S.

Une première version de ce texte a été publié dans Benoît BERTHOU (sous la dir.), « L’Échange », Studyrama, collection : « Principes - Culture générale », Jeunes Éditions, Paris, Septembre 2002.

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