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Da Vinci Ode

Freud et le souvenir d’enfance de Léonard de Vinci

Texte de l’intervention au séminaire interne de l’École Psychanalytique de la Salpêtrière (14 décembre 2005)

par Christophe BORMANS


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Texte de l’intervention au séminaire interne de l’École Psychanalytique de la Salpêtrière (EPSa - Sexe-poser) le mercredi 14 décembre 2005.

« Lorsque la recherche médicale sur l’âme, qui d’ordinaire se contente d’un matériel humain médiocre, aborde l’un des Grands du genre humain, elle n’obéit pas pour autant aux motifs qui lui sont si fréquemment imputés par les profanes. Elle ne tend pas “à noircir ce qui rayonne, ni à traîner le sublime dans la poussière” ».

C’est ainsi - par ces cinq lignes - que Freud ouvre son Essai : « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci ». Au-delà de la résonance que peut avoir, aujourd’hui, pour nous - après la publication du Livre noir de la psychanalyse -, ces quelques lignes introductives, je vous demanderai, bien entendu, de prêter ici attention à un signifiant : le signifiant « poussière » (« Staub »), que Freud emprunte ici à Schiller. Je ne vous le citerai pas en Allemand (le mien est déplorable ), mais en Français, ça donne :

« Le monde aime à noircir ce qui rayonne
Et à traîner le sublime dans la poussière »

« ... Traîner le sublime dans la poussière... » Deux vers, tirés d’un poème de Schiller, dont le titre et l’apostrophe ne sont pas ici anodin - bien au contraire -, puisqu’il s’agit de « Das Madchen von Orleans » (« La Jeune fille d’Orléans »), poème inséré comme prologue à l’édition de 1801 de sa pièce « Die Jungfrau von Orleans », autrement dit, cette fois, que l’on peut bien traduire par : « La pucelle d’Orléans » [1]. Et la pièce, nous dit-on, est une attaque violente contre « La Pucelle d’Orléans » de Voltaire (1762), que Schiller (entre autre) juge blasphématoire, et c’est par ce poème, qu’il décide, justement, de rendre à Jeanne d’Arc, disons toute sa « dignité ».

Freud ne pouvait rêver mieux pour introduire son essai sur Léonard de Vinci !

« Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » (« Eine Kindheitserinnerung des Léonardo Da Vinci ») - mais qu’il aurait peut-être été plus juste d’intituler : « Une fantaisie infantile de Léonard de Vinci » -, est publié pour la première fois en mai 1910, chez Franz Deuticke : le manuscrit fait 71 pages.

Freud n’y fera que deux ajouts, lors de la publication de la seconde et de la troisième édition, respectivement en 1919 et 1923, nous y reviendrons.

L’ouvrage a d’abord été traduit en français par M. Bonaparte, en 1927, puis ensuite, par J. Altounian et ali (A. et O. Bourgignon, P. Cotet et A. Rauzy) en 1987 (dont est paru une édition bilingue en 1991) ; puis enfin, dans les œuvres complètes de Sigmund Freud (volume X), publiée chez PUF en 1993.

Ce sont ces deux dernières éditions - et notamment l’édition bilingue - que j’utiliserai ici.

On sait que Freud avait, depuis semble-t-il assez longtemps, un faible pour Léonard de Vinci. Il soumet notamment son cas à Fliess, dans une lettre datée du 9 octobre 1898, dans le cadre d’une sombre théorie des gauchers à laquelle Fliess paraît s’intéresser à l’époque. En 1907 (année de la publication sur la « Gradiva de Jensen »), invité par Hugo Heller à révéler ses dix livres préférés, il place le roman de Dimitri Merejkovski sur Léonard à la cinquième place.

Cet essai - « Un souvenir d’enfance sur Léonard de Vinci » occupe - non pas dans l’œuvre de Freud, mais - pour l’Homme-Freud, une place tout à fait particulière, une place cruciale, disons pivot.

D’abord, peut-être, parce que c’est à son retour d’Amérique (en octobre 1909) - que lui vient l’idée - disons ici particulièrement « fixée », si ce n’est « fixe » - d’écrire cet ouvrage :

« Depuis mon retour, écrit-il à Jung dans une très longue lettre datée du 17 octobre 1909, j’ai eu une seule idée. L’énigme du caractère de Léonard de Vinci est tout à coup devenue transparente pour moi. Ce serait donc là un premier pas dans la biographie. Mais le matériel sur L[éonard] est si maigre que je désespère d’exposer de manière saisissable aux autres ce dont je suis à bon escient convaincu. J’attends à présent avec impatience un ouvrage italien sur sa jeunesse [2], que j’ai commandé. Entre-temps je peux vous révéler le secret. - Vous [et là il y a, dans la lettre originale, un lapsus de Freud, qui écrit « mich » (moi) au lieu de « sich » (vous)] - Vous rappelez-vous ma remarque dans les Théories sexuelles infantiles (2e « recueil » [l’essai vient d’être réimprimé en février 1909]), sur l’échec nécessaire de cette investigation primitive des enfants, et l’effet paralysant qui résulte de ce premier échec ? Relisez ces mots ; ils n’étaient alors pas compris aussi sérieusement que je les comprends maintenant. Or, le grand Léonard, qui était sexuellement inactif ou homosexuel, était également un tel homme, qui a tôt converti sa sexualité en pulsion de savoir, et qui est resté accroché à l’exemplarité [Vorbildlichkeit] de l’inachèvement » (Freud-Jung, Correspondance, Gallimard, Paris, 1975, p. 336).

Par conséquent, le moment auquel Freud se lance dans ce projet d’écrire son essai sur Léonard de Vinci, semble en tous points pivot : de retour de ce formidable voyage en Amérique, nous allons, tout doucement, vers le IIe congrès de Psychanalyse (après celui de Salzbourg en 1908), le Congrès de Nuremberg (30 et 31 mars 1910), et où seront fondés le Zentralblatt fur Psychoanalyse et, surtout, l’IPA, où C. G. Jung prendra place dans son premier fauteuil présidentiel.

Freud semble totalement absorbé par son essai, à tel point qu’il interrompt la rédaction de ses Cinq Leçons (ses leçons d’Amérique - trois seulement sont terminées) pour se consacrer uniquement à son étude sur Léonard de Vinci.

Publié à la fin mai 1910, cet essai restera pendant longtemps son ouvrage de prédilection, écrivant encore à Ferenczi en 1919 (soit 9 ans après, dans une lettre datée du 13 février), que ce texte est « la seule belle chose » qu’il ait jamais produite.

Voilà : « ... une seule idée » (à Jung), « ... la seule belle chose... » (à Ferenczi), tout ici nous laisse entendre que cette Fantaisie de Léonard... Hé bien c’est son essai « Fétiche » à Freud - et je n’avance peut-être pas ce mot au hasard.

Alors effectivement, l’essai commence bien par ce fameux « secret », - secret de « l’énigme », pour reprendre les propres mots de Freud, « secret » qu’il « révèle » à Jung en octobre 1910 (lapsus calami en prime) -, Freud redécouvrant son propre texte, le second des « Trois essais... » (celui sur les « Théories sexuelles infantiles ») ; ce texte donc sur « l’échec nécessaire de cette investigation primitive des enfants », c’est par là que Freud commence, dès la première section de l’essai.

Mais auparavant, bien sûr, il nous touche quelques mots de la vie, de l’œuvre et de la sexualité de Léonard. Ce que nous allons tout de même faire ici, nous aussi.

I
Léonard de Vinci et « il primo motore »

Léonard, est né en 1452 dans la petite ville de Vinci (entre Florence et Empoli).

L’Enfance de Léonard

C’est un enfant hors mariage, d’un père, Ser Piero da Vinci, « notaire et rejeton d’une famille de notaires et de cultivateurs » - lesquels tenaient leur nom de la localité de Vinci - ; et d’une mère, une certaine Catarina, vraisemblablement « une jeune paysanne », nous dit Freud, et qui épousera plus tard, en secondes noces, un autre habitant de la localité de Vinci.

Léonard passe, selon Freud, les premières années de sa jeune vie (« décisives », nous précise-t-il) chez sa mère, « pauvre et abandonnée » ; et, à l’âge de cinq ans (d’après les registres des impôts), il est accueilli dans la maison de son père, lequel s’était précisément re-marié avec une noble femme - Donna Albiera -, l’année même de la naissance de Léonard, mais qui n’avait pas encore eu d’enfant. Et c’est précisément à cette « absence », suppose Freud - « l’absence d’enfant dans ce mariage » - que Léonard doit d’être « accueilli au cours de sa cinquième année (...) dans la maison paternelle ».

Dans cette maison paternelle, Léonard est donc tout d’abord un « enfant illégitime », Freud prend bien soin de le préciser ; mais des enfants légitimes viendront ensuite - et en nombre -, puisque Léonard, aura finalement 12 frères et sœurs (10 frères et 2 sœurs).

Le petit Léonard est donc élevé dans la maison paternelle à partir de 5 ans, jusqu’à ce qu’il entre comme apprenti dans l’atelier d’Andrea del Verrocchio (à un âge que l’on ignore), mais probablement fort jeune - tout ce que l’on sait, c’est que le nom de Léonard figure déjà, en 1472 (il a donc 20 ans), sur la liste des membres de la « Compagnia del Pittori ».

Alors, voilà, c’est tout ce que l’on sait sur l’enfance de Léonard de Vinci. Et encore, une bonne moitié a là-déjà été reconstruit par Freud, on verra peut-être comment ce soir.

Enfin nous voyons là dès le départ, un certain nombre de signifiants qui, bien entendu, intéressent Freud au plus près, pour qui se souvient de la configuration familiale d’un Freud, fils aîné du troisième mariage de son père.

Un Grand homme

Dès le début de l’essai, en effet, Freud nous dépeint ce Léonard en « Grand » : un « Génie universel », un homme « d’une beauté achevée du visage », « d’une force corporelle inaccoutumée », « enchanteur dans ses manières », « maître du discours », portant volontiers des « vêtements fastueux ».

Un homme Grand, donc (avec un grand G), et un homme tout à fait mystérieux : « Énigmatique », « Maître mystérieux », soupçonner de s’adonner à la « magie noire », disséquant « des cadavres de chevaux ou d’hommes », et construisant des « appareils » pour le moins curieux. Voilà un homme qui, pour Freud, s’écartait « considérablement des commentateurs d’Aristote et se rapprochait des alchimistes méprisés ».

Et Freud nous cite un extrait de son Traité de la peinture, « significatif » selon l’expression de Freud, dans lequel Léonard, comparant la peinture à la sculpture, décrit les incommodités du travail du sculpteur :

« Le voici [le sculpteur] avec le visage tout barbouillé et poudré de poussière de marbre, si bien qu’il a l’air d’un boulanger et est tellement recouvert de petits éclats de marbre qu’il semble avoir reçu de la neige sur le dos, et sa demeure est pleine d’éclats de pierre et de poussière. C’est tout le contraire dans le cas du peintre, car le peintre est assis très confortablement devant son oeuvre, bien habillé, et manie le très léger pinceau aux aimables couleurs. Il est paré d’habits à sa guise. Et sa demeure est pleine de peintures enjouées, et d’une propreté resplendissante. Il a souvent de la compagnie, musique ou lecteurs de diverses belles oeuvres, ce qu’on écoute avec grand agrément sans fracas de marteau ni autre bruit. »

Mais à ce jeune homme enjoué et plein de poussière, ce beau, grand et mystérieux Léonard, se combine et, surtout, succède (après la première période de Léonard de Vinci) un chercheur, faisant place, lui, à une certaine « lenteur », voire une certaine « inhibition ».

Revirement

Ce revirement, Freud le situe au moment de son départ de Milan, après le déclin du règne de Ludovic Sforza, dit le More (à la cour duquel, nous rappelle Freud, Léonard s’était introduit comme joueur de luth). À un Léonard qui, dans une première période, semble d’abord travailler sans inhibition, d’une « force créatrice virile » et connaissant, à Milan, une forte « productivité artistique », succède donc, en France (« son dernier asile »), un homme « instable », « peu riche en succès extérieurs » ; un homme dont « l’éclat » de « l’humeur (...) pâli », nous dit Freud, et dont les intérêts en viennent toujours plus à se porter « de son art [peinture et sculpture] vers la science ».

Donc deux périodes : avant et après 1499, lorsqu’il part de Milan pour aller à Florence, puis à Paris (1516).

Néanmoins, il est peut-être nécessaire de relativiser un peu ici : sa « lenteur » - « proverbiale », précise Freud -, s’était manifestée dès le début de son œuvre, et notamment dans l’exécution d’un de ces chef-d’œuvre, la Cène, à tel point que, selon Freud, c’est elle, cette lenteur, qui est la cause première de la détérioration si rapide de la fresque :

« C’est elle [sa lenteur] aussi qui détermina le destin de la Cène, qui n’était pas immérité. Léonard ne put se familiariser avec la peinture al fresco [En italien dans le texte. Peinture “al fresco”, c’est-à-dire sur un support “frais” ; d’où l’expression française peinture à fresque ; c’est donc en un sens impropre que “fresque” peut designer une peinture murale réalisée selon un autre procédé, comme celui de Léonard.] qui requiert de travailler rapidement, tant que l’enduit est encore humide ; aussi choisit-il des couleurs à l’huile dont la dessiccation lui permettait de tirer en longueur l’achèvement de la fresque, selon l’humeur et à loisir. Mais ces couleurs se détachèrent de l’enduit sur lequel elles furent appliquées et qui les isolait du mur ; les défauts de ce mur et les destins subis par ce lieu concoururent à provoquer la détérioration inéluctable, semble-t-il, de la fresque. »

« Lenteur proverbiale » donc : pas moins de 3 ans pour peindre la Cène du couvent de Santa Maria delle Grazie à Milan, pas moins de 4 ans pour le portrait de Monna Lisa, sans compter, que cette « lenteur », l’oblige à laisser inachevées bon nombre de ses œuvres (comme ces derniers tableaux : la Léda, la Madone de Sant’Onofrio, le Bacchus et le Saint Jean-Baptiste jeune), et ce, semble-t-il, dans la plus grande indifférence du maître lui-même.

De cette « lenteur proverbiale », de cette « inactivité et indifférence » et, finalement, de ce « détournement » de l’intérêt de Léonard pour la peinture, au profit d’un intérêt a priori « étranger » - « celui de l’expérimentateur » -, Freud en fait le « symptôme » d’une « inhibition ».

D’autant que du point de vue de sa sexualité, Léonard semble également - de ce qu’on peut en savoir : et justement on en sait peu, ce qui est bien une preuve pour Freud -, Léonard semble donc du point de vue de la sexualité, relativement : « inhibé », là encore.

La sexualité de Léonard de Vinci

Et Léonard, nous dit Freud, donne en effet « l’exemple d’une froide récusation du sexuel, qu’on n’attendrait pas d’un artiste et peintre de la beauté féminine. Solmi cite de lui la phrase suivante, caractéristique de sa frigidité : “L’acte de procréation, et tout ce qui s’y relie, est si répugnant que les humains finiraient bientôt par s’éteindre s’il ne s’agissait là d’une coutume transmise de tout temps et s’il n’y avait pas encore de jolis visages et des prédispositions sensuelles”. »

Du point de vue de sa sexualité, Freud nous décrit un Léonard de Vinci « chaste », voire « abstinent », végétarien - il « refusait, à ce qu’on dit, l’alimentation carnée parce qu’il ne trouvait pas justifié de ravir la vie aux animaux » - « chaste » et « abstinent », donc, et ce jusqu’au point où il est même « douteux », nous dit Freud, « que Léonard ait jamais étreint amoureusement une femme » et, du reste, « on n’a pas connaissance non plus, précise Freud, d’une intime relation d’âme à âme avec une femme ».

Plus précisément encore : lorsqu’il était encore apprenti et vivait dans la maison de son maître Verrocchio, il aurait été dénoncé (avec d’autres) pour commerce homosexuel interdit - laquelle dénonciation aurait néanmoins abouti à un non-lieu.

À ce sujet, Freud précise que, comme Maître, il s’entourait soit de garçons de mauvaises réputations (comme modèles), soit de beaux garçons qu’il prenait pour élèves. D’ailleurs, c’est au dernier de ses élèves, Francesco Melzi (qui après l’avoir accompagné en France, resta près de lui jusqu’à sa mort), qu’il légua son héritage.

Voilà donc un homme, Léonard, qui est apparemment sexuellement abstinent ; et c’est cela qui intéresse Freud au plus haut point, c’est le cas de le dire. Pourquoi ?

« La clef de son être » : « Il primo motore »

C’est, nous dit Freud, dans un extrait d’un texte de ses Conférenze Florentine, que Léonard nous livre « la clef de son être » (et il nous cite là un passage de ces Conférenze) :

« Aucune chose ne se peut aimer ou haïr si l’on n’en a pas d’abord connaissance. »

Commentant cette phrase de Léonard, Freud aboutit à la conclusion que Leonard n’a pu vouloir dire que ceci :

« On devrait aimer d’une telle façon qu’on retienne l’affect, qu’on le soumette au travail de la pensée et qu’on ne lui donne pas libre cours avant qu’il n’ait subi l’examen par la pensée. »

On est donc bien là dans ce que Freud avançait à Jung, (la révélation de ce « secret » de « l’énigme », « la clef de son être ») : Ce « grand Léonard, qui était sexuellement inactif ou homosexuel », et qui « était également un tel homme, qui a tôt converti sa sexualité en pulsion de savoir », mais « qui est resté accroché à l’exemplarité de l’inachèvement » (Lettre à Jung).

C’est là que Freud voulait en venir, en partant de cette citation de Léonard extraite des Conférenze Florentine.

L’énigme de la sphinge

Là, Freud nous ré-expose ces fameuses pulsions de la toute première enfance, cette période de la recherche sexuelle infantile, ou d’investigation sexuelle infantile (infantielen sexualforschung) ; cette recherche sexuelle, se portant sur ce que Freud appelle l’énigme de la sphinge : à savoir, la question de savoir d’où viennent les enfants, et c’est sur cette voie, que l’enfant semble infatigable (« l’infatigable plaisir à questionner » - fragelust).

Et dans ses recherches, l’enfant arrive à quoi ? Hé bien, la plupart du temps, sur des choses que l’on va retrouver dans l’inconscient, à savoir :

- Le séjour de l’enfant dans le ventre de la mère ;
- Des vues sur la provenance de l’enfant à partir de l’acte de manger ;
- Sur sa mise au monde par l’intestin ;
- Sur le rôle du père, « difficile à dégager », nous dit Freud, puisque l’enfant pressent déjà l’existence de l’acte sexuel, mais celui-ci lui apparaît comme quelque chose d’hostile et de violent.

Oui mais voilà ! - parce qu’il y a un mais :
- « Comme sa propre constitution sexuelle n’est pas encore en mesure d’assumer la tâche de la procréation » (« l’anatomie c’est le destin » dira ailleurs Freud, reprenant la phrase de Napoléon), cette recherche va nécessairement venir se perdre dans le « sable », dit Freud - et je dirai, pour ma part, dans la poussière.

Il en résulte, après ce que l’on peut appeler une première véritable expérience « d’autonomie intellectuelle », une frustration ressentie comme « profondément déprimante », dit Freud. L’enfant ne pardonnera plus jamais aux adultes d’avoir été, en cette occasion « frustré de la vérité ».

Voilà, Freud parle ici de « frustration », et intervient ensuite, ce qu’il appelle le refoulement (Verdrangung), lequel porte sur le sexuel, il s’agit d’un refoulement sexuel (Sexualverdrangung).

Forschung et destin de la forschung

Dès lors, que devient, ultérieurement, ces ou cette pulsion(s) de recherche (forschertriebes), quel est son destin ?

Il y a là trois possibilités distinctes, répond Freud : inhibition, contrainte ou sublimation ; et ce, selon qu’elle (la forschung) reste plus ou moins liée à - selon qu’elle partage plus ou moins le même destin que celui de - la pulsion sexuelle (Sexualtriebe) :

- Car ou bien cette forschung partage le même destin que la sexualité, et le désir de savoir (Wißbegierde) reste alors inhibé et la libre activité de l’intelligence restreinte - « peut-être à vie », précise Freud : c’est là l’inhibition, le « type de l’inhibition névrotique ».

- Ou bien, le développement intellectuel est déjà suffisamment vigoureux pour que cette forschung puisse « résister » à ce refoulement sexuel qui le « harcèle », et alors, on échappe à l’inhibition ; mais l’inconscient faisant toujours retour (la recherche sexuelle réprimée faisant retour de l’inconscient), la recherche (forschung) est « déformée » en contrainte - en « contrainte de rumination ».

- Enfin, le troisième type - « le plus rare et le plus parfait », prend bien soin de préciser Freud -, dans lequel la forschung échappe au refoulement sexuel (Sexualverdrangung) et, par conséquent, le sujet échappe à l’inhibition et à la contrainte de pensée névrotique : c’est la sublimation (sublimierung).

Pour Freud, le Léonard des premières années, est un « cas exemplaire » du troisième type, c’est-à-dire de sublimation :

« Qu’après l’activité infantile du désir de savoir au service d’intérêts sexuels, il ait ensuite réussi à sublimer en poussée à la recherche la plus grande part de sa libido, tels seraient, nous dit Freud, le noyau et le secret de son être ».

Mais, justement, lorsque l’on a affaire à un homme d’un tel type, on ne peut s’empêcher de se demander : pourquoi et comment ? Pourquoi lui, n’est-ce pas... Et pourquoi pas moi ?

« Il n’est certes pas aisé d’apporter la preuve de cette conception », nous dit Freud ; et pourtant c’est bien cette preuve qu’il va aller chercher, dans ce souvenir, cette fantaisie infantile, qu’il trouve et qu’il nous expose dans la seconde section de son essai.

II
L’Enfant-vautour

Le souvenir en question, autour duquel le travail de Freud tourne - comme on tourne autour d’un trou, justement -, c’est celui-ci, que Freud extrait de ses écrits scientifiques, et avec lequel Freud débute la seconde section de son petit essai :

« Une seule et unique fois, écrit Freud, autant que je sache, précise-t-il de surcroît, Léonard a inséré dans un de ses écrits scientifiques une indication sur son enfance. À un endroit qui traite du vol du vautour, il s’interrompt soudain pour suivre un souvenir qui surgit en lui du fond de ses toutes premières années.

“Il semble qu’il m’était déjà assigné auparavant de m’intéresser aussi fondamentalement au vautour, car il me vient à l’esprit comme tout premier souvenir qu’étant encore au berceau, un vautour est descendu jusqu’à moi, m’a ouvert la bouche de sa queue et, à plusieurs reprises, a heurté mes lèvres de cette même queue.” »

Bien sûr, tout de suite, Freud va situer ce souvenir du côté de la fantaisie, certes, mais il n’en fait pas moins remarquer que, pour exhumer et façonner une telle fantaisie, celle-ci doit s’appuyer sur un « rien réel », reale nichtigkeit, - ce qui peut également se traduire, remarquons-le ici, par « nullité vraie ».

Analyse

Alors Freud analyse bien sur cette fantaisie, comme toute création psychique (rêve, vision, délire, etc.) et, bien entendu, l’interprète, lui donne un sens, disons une signification sexuelle et inconsciente :

Alors la « Queue », c’est, bien entendu, le membre viril en italien (coda). Et Freud en conclue immédiatement qu’il s’agit là d’un fantasme de fellation, autrement dit d’un acte sexuel, et qui plus est : à caractère passif.

Puis, Freud remonte l’équation bien connue (sein = fèces = enfant = phallus), et nous dit que cette fantaisie est certainement une ré-élaboration d’une première jouissance (« vitale », précise Freud), laquelle serait restée « indestructiblement empreinte » dans le psychisme de Léonard : celle du sein, de la tétée.

Derrière cette fantaisie ne se cache donc rien d’autre qu’une « réminiscence » : « téter le sein de la mère », laquelle réminiscence est tout autant significative pour les deux sexes. Seulement-là, elle aurait été « ré-élaborée » par Léonard de Vinci, en fantaisie homosexuelle passive, et Freud précise bien, dans l’inconscient :

« Il nous est indifférent que l’accusation portée contre l’adolescent Léonard ait été justifiée ou non ; ce n’est pas l’activité réelle, mais la manière de sentir qui nous fait décider si nous devons reconnaître à quelqu’un la particularité de l’inversion ».

La substitution du vautour

Seulement là, dans cette fantaisie de la tétée, la mère a été remplacée par : un Vautour. D’où vient ce vautour et comment apparaît-il à cet endroit ?

Et remarquez-bien que jusque-là, Freud n’a absolument pas besoin du fameux vautour : la fantaisie se tient sans cela. Mais Freud en rajoute une couche, il se fait plaisir, disons, et un plaisir qui a à voir, pour le coup, avec cette activité de recherche (forschung) :

« Voici, dit-il, que surgit une idée, si éloignées qu’on serait tenté d’y renoncer. Dans les pictogrammes sacrés des anciens Égyptiens, “mère” s’écrit en effet par l’image du vautour. Ces Égyptiens vénéraient aussi une divinité maternelle qui fut représentée avec une tête de vautour ou avec plusieurs têtes dont l’une au moins était celle d’un vautour. Le nom de cette déesse se prononçait Mout ; la similitude de son avec notre mot “Mutter” ne serait-elle que fortuite ? Le vautour se trouve ainsi réellement en rapport avec la mère, mais à quoi cela peut-il nous servir ? Avons-nous le droit de supposer chez Léonard cette connaissance, alors que le premier à avoir pu déchiffrer les hiéroglyphes est François Champollion (1790-1832) ? »

Et là, Freud cite pour preuve à l’appui de son hypothèse, les Hieroglyphica d’Horapollon et le Livre de sagesse sacerdotale de l’Orient transmis sous le nom du dieu Hermès Trismégiste.

Alors le dénommé Horapollon, en effet, nous dit bien que les Égyptiens utilisent l’image du vautour pour désigner une mère (j’ai moi-même pu retrouver l’ouvrage, et ce Horapollon, il dit ceci) :

« Quant ils voulaient dénoter une mère (...), il peignaient un vautour (...) pour ce qu’en cette espèce d’oiseaux ne s’y trouve point de mâle et sont engendrés en cette manière : Quant le vautour veut concevoir, il tourne le derrière vers la bise et demeure ainsi par cinq jours durant lesquels il ne boit ni mange, en telle forme s’emplit et conçoit ; il y a d’autres genres de vautours qui ne conçoivent point au vent, mais leurs oeufs sont inutiles à géniture, seulement sont bons a manger. (...) Par lui aussi ils dénotent la mère car être mère appartient au féminin » (Horapollon, « article 625 », De la signification des notes hiéroglyphiques des Égyptiens, Traduit du grec par Jean Martin, J. Kerver, Paris, 1543).

En outre, nous précise Freud, les Pères de l’Église se seraient emparés de cette légende des vautours, afin de tirer argument de cette histoire contre les sceptiques qui ne voulaient pas croire à l’histoire Sainte, celle de la Vierge Marie, fécondée par le vent, c’est-à-dire par le souffle du Saint-Esprit.

Et Freud pense que c’est comme ça, que Léonard aurait eu vent (c’est le cas de le dire), de cette fable des vautours, et l’aurait finalement réinvesti :

« Nous pouvons maintenant nous représenter la genèse de la fantaisie du vautour chez Léonard de la manière suivante. Le jour où il lut chez un Père de l’Église ou dans un livre de sciences naturelles que les vautours étaient tous femelles et savaient se reproduire sans le concours de mâles, surgit en lui un souvenir qui se transforma en cette fantaisie, mais qui voulait dire qu’il avait été lui aussi un de ces enfants de vautour, qui avait eu une mère mais pas de père, et à cela s’associa, de la façon dont seules des impressions si anciennes peuvent s’exprimer, un écho de la jouissance qui lui avait été dispensée sur le sein maternel. (...) N’en vint-il pas ainsi à s’identifier au Christ enfant, au consolateur et rédempteur, pas seulement de cette unique femme ? »

Bref, après « L’Homme-aux-rats » et peu avant « L’Homme-aux-loups », Freud nous propose Léonard en « Enfant-vautour ».

« L’enfant-vautour », telle est donc, selon Freud, la condensation, l’aboutissement de sa sexualforschung, laquelle condensation, comme image subliminale ou sublimée, échappe au refoulement et fait surgir son avidité de savoir et l’oriente vers des recherches sur le vol des oiseaux.

Vautour et phallus maternel

Mais pourquoi, demande Freud, ce contenu mnésique a-t-il été réélaboré en une situation homosexuelle, où Léonard reçoit la queue, le pénis masculin ?

Et bien précisément, dans la plupart des figurations de la Déesse égyptienne à tête de Vautour (Mout), celle-ci est également dotée par les Égyptiens d’un phallus : « son corps, caractérisé comme féminin par les seins, portait aussi un membre viril en état d’érection », dit Freud.

Or si le vautour vient à la place de la mère, c’est que notre Léonard en est resté à l’hypothèse enfantine du pénis maternel, laquelle est justement la source commune d’où procède la formation androgyne des divinités maternelles. Et ce phallus n’est pas le seul apanage de la Mout égyptienne, puisqu’on le retrouve, à l’origine, chez Neith de Sais, l’Athéna grecque, et Aphrodite notamment : « le phallus adjoint au corps féminin signifie la force créatrice originelle de la nature », la « perfection divine ».

Il ne s’agit pas tant d’hermaphrodisme, au sens médical du mot, précise Freud :

« Elles [ces Déesses] ajoutent simplement aux seins, pris comme emblèmes de la maternité, le membre viril tel qu’il se trouvait dans la première représentation du corps de la mère par l’enfant. La mythologie a conservé pour les croyants cette vénérable et toute première image du corps de la mère que forme la fantaisie. »

Et Freud d’achever la traduction de la fantaisie de Léonard :

« Au temps où ma tendre curiosité se portait sur la mère et où je lui attribuais encore un organe génital tel que le mien » : « Par cette relation érotique à la mère, je suis devenu un homosexuel ».

Et Freud enfonce-là le clou, du côté de la mère de Léonard cette fois :

« Ainsi, à la façon de toutes les mères insatisfaites, mit-elle son jeune fils à la place de son mari et lui ravit-elle par une maturation trop précoce de son érotisme une part de sa virilité ».

Comment résumer mieux que Lacan dans Télévision cette thèse freudienne ici fondamentale :

« L’ordre familiale ne fait que traduire que le Père n’est pas le géniteur, et que la Mère reste contaminer la femme pour le petit d’homme ; le reste s’ensuit » (p. 51).

Mais se pose tout de même ici, chez Freud, un problème - que je laisserai ici en suspend pour le moment ; car si l’on comprend bien, la sublimation se base ici sur quelque chose qui est de l’ordre d’un déni :

« Il est possible que dans ces figures Léonard ait dénié le malheur de sa vie amoureuse et l’ait surmonté par l’art en figurant l’accomplissement du désir, chez le garçon fasciné par sa mère, dans cette réunion bienheureuse du masculin et du féminin. »

III
L’erreur de Freud

Hé bien justement, il s’agit tout de même et précisément d’un trou, ici, - d’un trou autour duquel Freud va donc tourner -, puisqu’il s’agit d’un lapsus, d’un lapsus calami en l’occurrence, lequel concerne un « nom d’oiseau ».

Car le problème est que le fameux oiseau auquel Léonard fait référence, est un « nibio » (en italien), et que ce « nibio », ça n’est pas un vautour, mais un milan.

C’est, pour la première fois, l’historien de l’art Eric Maclagan, dans un article intitulé « Leonardo in the consulting room » (Burlington Magazine for Connoisseurs, n° 42, 1923, p. 54-57) qui révèle, en 1923, cette erreur de traduction. Cette « trouvaille » a été reprise par Meyer Shapiro, dans son article « Leonardo and Freud : an art-historical study » (Journal of the History of Ideas, n° 17, 1956, p. 147-178) publié en 1956, puis récemment, par le fameux Livre noir de la psychanalyse (Vivre, penser et aller mieux sans Freud, Les Arènes, Paris, 2005), et notamment : l’article d’Han Israëls (« L’Homme au vautour : Freud et Léonard de Vinci »), ainsi que l’article de Mikkel Borch-Jacobsen (« Une erreur de traduction ? ») qui le prolonge.

D’où vient l’erreur ? Apparemment, seulement quatre ouvrages en allemand, parmi la bibliographie citée par Freud, donnent également le passage de Léonard sur le « nibio »-milan. Sur les quatre, deux - dont celui d’Edmondo Solmi, que Freud cite abondamment -, donne pour traduction allemande de ce « Nibio », « Geier » (Vautour) au lieu de « Hühnergeier » (Milan).

Là, se trouverait-il l’origine de l’erreur ? Difficile à dire, d’abord parce que, inversement, les deux autres ouvrages en allemand qui reproduisent le souvenir d’enfance, celui de Woldemar von Seidlitz et celui de Marie Herzfeld donnent tous les deux la traduction correcte : Hühnergeier.

Donc : s’agit-il véritablement d’une erreur ? Difficile à dire, parce que Freud, dans son essai, au moment même où il cite ce souvenir, donne, en bas de page, le texte en Italien. Or Freud connaît parfaitement bien l’Italien. Du reste, tout au long de son essai, Freud parsème littéralement son texte de citations en Italien, dont il ne fait que donner la traduction allemande en bas de page (la plupart du temps, c’est donc l’inverse). À cet égard d’ailleurs, la traduction du fameux souvenir infantile est la propre traduction de Freud.

Quand bien même il n’aurait pas connu pas la traduction de « nibio », il est difficile de croire qu’il n’aurait pas pris la peine de vérifier dans son dictionnaire allemand-italien après avoir reconnu les divergences de traduction entre les livres de Merejkovski et de Herzfeld.

D’autant plus difficile, que Han lsraëls a pu établir que lors d’une Conférence sur Léonard donnée le 1er décembre 1909 à la Société psychanalytique de Vienne - intitulée « Une fantaisie de Léonard de Vinci », et dont il se déclare insatisfait dans une lettre à Ferenczi datée du 3 décembre à Ferenczi - Freud a bel et bien utilisé (au moins une fois) la traduction correcte, puisqu’il en est resté une trace, sous forme des minutes prises à cette occasion par Otto Rank.

D’autant plus difficile que l’on sait que Freud avait l’habitude de tracer, dans les livres qu’il lisait, un trait vertical au crayon vert ou brun, les passages qui l’intéressaient ou qu’il comptait citer plus tard. Or, s’étant rendu au Freud Muséum de Londres, Han Israëls y a consulté l’exemplaire du livre de Marie Herzfeld de la bibliothèque de Freud, et, à l’endroit précis du Hühnergeier (Milan) de Léonard, Mikkel Borch-Jacobsen, nous dit : « le sceptique pourra alors constater de ses propres yeux que Freud a bien tracé dans la marge non pas un, mais deux traits verticaux au crayon brun... »

Voilà, deux traits verticaux, une trace, de « ses propres yeux », c’est tout à fait cela, pourrait-on répondre à M. Borch-Jacobsen.

Car enfin, de quoi s’agit-il, ici, si ce n’est pas d’un lapsus ?

IV
La forschung, l’image devinette et la lettre V

Alors, partons tout d’abord, si vous le voulez bien de cette Forschung, qui est tout de même au centre de cet essai de Freud ; - c’est d’ailleurs de là, rappelez-vous qu’il part, expliquant à Jung, à son retour d’Amérique, dans cette idée fixée, que :

« Ces mots [ceux de ses Trois essais] ; ils n’étaient alors pas compris aussi sérieusement que je les comprends maintenant. »

Ça, ça doit vous rappelez, tout de même n’est-ce pas, un processus psychique, inconscient : quelque chose qui serait entre l’inquiétant (Unheimlich) et le déjà vu... Tout un programme, s’agissant, au plein cœur de l’ouvrage, d’un phallus maternel !

Le rêve des Knödel

Alors, si j’ai insisté sur le signifiant « poussière » tout à l’heure, à la fois s’agissant de Freud (qui le cite d’emblée par les vers de Schiller), et à la fois s’agissant de Léonard, comparant le sculpteur au peintre (et l’on sait que Freud situe la psychanalyse, comparée justement à la peinture, du coté de la sculpture) -, si j’ai donc insisté sur ce signifiant poussière, c’est qu’il nous tient à cœur, certainement, mais aussi parce qu’il tient Freud à cœur, et on le sait notamment par ses associations sur le rêve dit des trois parques, ou des Knödel :

« Je rêve - Je vais dans une cuisine pour me préparer un entremets. Il y a là trois femmes. L’une est l’hôtesse, elle tourne quelque chose dans ses mains, paraît faire des Knödel. Elle répond que je n’ai qu’à attendre qu’elle ait fini (il n’est pas sûr qu’elle parle). Je m’impatiente et m’en vais, fâché. Je mets un pardessus, mais le premier que j’essaie est trop long pour moi. Je l’enlève, un peu surpris qu’il soit garni de fourrure. Le second a une longue queue avec des dessins turcs. Un étranger, qui a une longue figure et une petite barbe en pointe, survient et m’empêche de le mettre, en déclarant que c’est le sien. Je lui montre qu’il est couvert de broderies turques. Il demande : En quoi les turqueries (traîne, dessins...) vous regardent-elles ?... Nous sommes ensuite très amis. »

- Les dernières associations du rêves, sur les turqueries, vous rappellent peut-être le fameux Signorelli (oubli de nom) et les fameux mœurs des turcs, concernant la mort et la sexualité. Du reste, le fameux Boltrafflo, qui vient à Freud, en lieu et place de Signorelli, est, précisément, un élève de Léonard de Vinci, et à ce titre, est incidemment cité par Freud au cours de son essai.

- Les Knödel, ce sont des boulettes de farine ou de semoule - c’est un plat très courant en Autriche -, lesquelles boulettes peuvent aussi garnies de viande : fleischknödel.

- Celle qui les roule (l’hôtesse du rêve), c’est la première des trois Parques : la mère qui donne la vie et aussi (mon cas dans le rêve dit Freud) la première nourriture au vivant (le sein).

Donc, une des Parques frotte ses mains comme si elle voulait faire des Knödel - « Occupation singulière pour une Parque ! Il faut trouver une explication », dit Freud. Et là, il lui revient un « souvenir » de sa « première enfance » :

« Quand j’avais six ans et que ma mère me donnait mes premières leçons, elle m’enseignait que nous avions été faits de terre et que nous devions revenir à la terre. Cela ne me convenait pas, j’en doutai. Ma mère frotta alors les paumes de ses mains (tout à fait comme pour faire des Knödel, mais elle n’avait pas pris de pâte), et elle me montra les petits fragments d’épiderme noirâtres qui s’en étaient détachés comme une preuve que nous étions faits de terre. Je fus stupéfait par cette démonstration ad oculos et je me résignai à ce que plus tard j’appris à formuler : “tu dois rendre ta vie à la nature” ».

... « Que nous avions été faits de terre et que nous devions revenir à la terre »... Vous connaissez : « Poussière, tu redeviendras poussière ! » (Genèse 3,19).

Et Freud nous précise, en note de bas de page, que les « deux sentiments qui se font jour dans cette scène », sont bien la « stupéfaction » et la « résignation à l’inévitable ».

Ces Knödel, - ces boulettes de la mère -, associées, ici, avec la fourrure du pardessus, la longue queue, la petite barbe en pointe, les turqueries, un Freud “stupéfait” par la démonstration ad oculos... Ça nous parle quand même un peu tout ça :

“Mon rêve des trois Parques, dit Freud beaucoup plus loin, est un rêve de faim, très net, mais il ramène le besoin de nourriture à la nostalgie de l’enfant pour le sein maternel et il utilise un penchant innocent pour en couvrir un plus grand qui, lui, ne peux s’extérioriser franchement” (Traumdeutung, p. 204).

Réfléchissons : ne serait-ce pas là ce penchant plus grand du rêve des Knödel, qui viendrait, justement, faire irruption dans le sujet qui nous préoccupe, - au travers de ce “Vautour-Geier” du Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci ? Non pas tant, ici, comme un lapsus, encore moins comme un jugement conscient, que les auteurs du Livre noir s’empressent bien vite à qualifier de “mauvaise foi”, mais bien comme un jugement inconscient, quelque chose qui serait ici de l’ordre de ce que Freud qualifiera de “Verleugnung” dans son article sur le “Fétichisme” - c’est-à-dire : un déni !

Scotomisation et image-devinette

Vous savez comment Freud introduira ce déni ? C’est par la « scotomisation » de Laforgue. Le scotome, c’est l’obscurcissement, à proprement parler : une lacune dans le champs visuel (due semble-t-il à l’insensibilité de certains points de la rétine).

« Lacune dans le champs visuel »... Or, en 1919, Freud rajoute une très longue note (p. 211, 213 et 215 de l’édition bilingue) avec en prime un beau dessin, reprenant le tableau du Louvre de Sainte Anne en tierce (l’agneau en prime). Cette note, c’est Oskar Pfister qui lui la suggère, lequel Pfister aurait fait une « singulière découverte » :

« Il a décelé dans le drapé, bizarrement arrangé et malaisé à comprendre, de Marie, le contour du vautour et l’interprète comme image-devinette inconsciente (voir fig. 2). » (p. 213).

Pour ma part, je n’ai jamais vu de vautour dans ce tableau, que ce soi dans l’original, ou dans le dessin joint par Pfister. Néanmoins, ce qui est curieux, c’est qu’il y a bien un tableau de Léonard de Vinci, dans lequel il y a de fameuses « images-devinettes », pour reprendre ici l’expression de Pfister. Ce tableau, Freud l’évoque, mais non pas tant pour le commenter, ce qui est dommage, mais pour illustrer la « lenteur » de Léonard de Vinci : ce tableau, c’est la Cène.

Or, chose curieuse, il ne remarque pas toutes les anomalies que Léonard de Vinci a glisser dans ce tableau. Elles ont été « révélé », pourrait-on dire, par le fameux Da Vinci Code, le livre de Dan Brown, publié en 2003. Il y en a essentiellement quatre, quatre « images-devinettes » :

- D’abord, qu’il n’y pas de Graal, sur la fresque qui est censée le représenter ;
- Ensuite, le personnage assis à la droite du Christ, est une femme ;
- Troisièmement, il y a un couteau qui se ballade dans une main qui ne semble appartenir à personne ;
- Et enfin, - « last but not least » - le Christ et la femme à sa droite, forment une lettre : un V.

Je vous épargnerai tous les développements que j’ai fais l’autre jour sur ce tableau - ce n’est pas le propos de ce soir -, mais cette « devinette », peinte sciemment par Léonard de Vinci, a pour réponse ceci :

Ce V de la Cène, représente le Féminin sacré (Ewig-Weibliche) : il est l’ancien symbole de la déesse-planète Vénus, emblème de l’utérus, disons de la fécondité.

N’est-ce pas-là, cette déesse-même, que Freud introduit dans son texte par cette « Une-Bévue », par ce Vautour Déesse maternelle ?

L’homme à la lettre V

Alors, vous allez me dire, tous ces « symboles », ces « image-devinettes », c’est de l’imaginaire ! La lettre V, c’est « significatif » du cas de l’Homme aux-loups ; qu’est-ce que cela vient faire ici ?

Éh bien justement, Freud qui n’avait pas insisté sur le Vautour dans sa Conférence de décembre 1909, il y insiste, justement, au moment de sa publication en mai 1910. Or, que s’est-il passé entre-temps ? Dans sa clinique ?

Hé bien l’Homme-aux-loups arrive, bien tranquillement, et se présente à Freud, au tout début de l’année 1910, au mois de janvier 1910 très précisément ; c’est-à-dire, au moment même où Freud commence à rédiger son essai sur Léonard (l’essai est rédigé entre janvier et mars 1910).

Serguei Pankejeff, donc, immortalisé par le cas dit de l’Homme-aux-loups, lequel, comme le rappelait Bernard Roland l’autre jour, nous est surtout connu par le fameux rêve (cauchemar) des cinq (ou six) loups, perchés sur un arbre, en train de le regarder fixement ; lesquels loups ont les oreilles dressées, taillées en pointe, comme un V ou un « double » V ; lesquels loups, encore, forment une pyramide (un V là encore), dont on ne comprend pas bien si elle est inversée ou non (puisque le loup sans queue en formerai seul la base).

Ce Vn c’est aussi le papillon qu’il chasse, dont il devient phobique, ce « grand et beau papillon, aux ailes rayées de jaune, terminées en pointe », un « papillon machaon » dit Freud, ou « Queue d’hirondelle », lequel forme un V fixe en se posant.

Le cauchemar, Serguei le fait à cinq heure, et Freud d’insister sur ce V (ce cinq romain), sans sembler vouloir savoir, dans ce cas, que c’est là l’emblème de cette divinité maternelle et phallique qu’il dépeint sous les traits de son Vautour.

Est-ce ici une simple coïncidence ? Certes, Freud gardera longtemps l’Homme aux loups en analyse, mais il précise très clairement dans l’étude du cas que :

« Le patient avait communiqué le rêve de très bonne heure et adopté très tôt ma conviction que derrière lui se trouvait dissimulée la causation de sa névrose infantile » (p. 31).

Très tôt, ça veut dire chez Freud, pour qui une analyse didactique peut se faire en quelques heures, ça peut assurément vouloir dire tout de suite : c’est-à-dire dès le début de l’analyse (janvier-février 1910).

De surcroît, la principale origine de l’erreur de Freud, comme vous l’avez peut-être deviné, se trouve dans la traduction allemande d’un roman, russe, sur Léonard de Vinci, celui de l’écrivain Dimitri Sergheïevitch Merejkovski (celui-là même que Freud cite en 1907 parmi ses livres préférés). Car en russe, en effet, le mot « korshun » désigne aussi bien un « vautour » qu’un « milan », et de fait, le traducteur allemand avait fait l’erreur de choisir le premier de ces deux termes.

En outre, et curieusement, nous dit Borch-Jacobsen, les fameux deux traits verticaux, que Freud a tracé dans la marge à coté du passage sur le milan dans le livre de Marie Herzfeld, - cette marque se trouve à la page V...

Le comble, c’est qu’à ce même endroit du fameux Livre noir de la psychanalyse, à la page 118 de mon édition, Borch-Jacobsen en commet lui-même un lapsus calami lorsqu’il souhaite écrire « vautour » en Allemand, puisqu’il écrit : « Geir » à la place de « Geier » !

On sait que l’Homme-aux-loups est né le même jour que le personnage intéressé de la Cène, et qu’il s’identifiait lui-aussi, tout comme Léonard de Vinci, au Christ.

Alors ouketi : réel de transfert ou transfert de réel ? Puisqu’alors que chez l’Homme-aux-loups, la lettre (V) représente la scène (originaire), chez l’enfant-vautour, Léonard, la même lettre (V), est précisément représentante-représentée de-dans la Cène.

Freud n’en voulut-il « rien savoir au sens du refoulement », de ce « nibio » ? Ou bien toute sublimation se construit-elle sur des nids (déni) de poussières, qui finissent toujours par nous ravir vers d’autres cieux ? - Sphinges rapaces, oiseaux de proie, réel inconscient.

*-*
*

Quoiqu’il en soit, cette déesse-vautour, c’est bien elle qui le ravit, Freud, au sens plein de ce « ravissement » dans lequel la lettre V est là-encore, intéressée ; à savoir ce ravissement, tel que Marguerite Duras nous l’énonce - celui de Lol V. Stein -, et tel que Lacan nous le commente dans son texte :

« Ailes de papier, V ciseaux, Stein, la pierre, au jeu de la mourre tu te perds. »... Tel que j’espère m’être perdu ce soir.

Alors voilà, - peut-être pour ouvrir le débat - je vous poserai cette question que, finalement, je me suis posée ce soir : S’agit-il, dans ce « Vautour-Geier » qui fait littéralement irruption dans ce Léonard de Vinci de Freud, - s’agit-il : de refoulement (lapsus), de déni (Verleugnung), de forclusion (Verworfung) ou de sublimation (Sublimierung) ?

Voir en ligne : Ce texte a d’abord été publié sur Psychanalyse-paris.com sous le titre : Freud et l’enfant-vautour

Notes

[1Cf. F. von Schiller, « article 618 ».

[2Il s’agit très certainement de N. Smiraglia Scognamiglio, Ricerche e Documenti sulla Giovinezza di Leonardo da Vinci, Naples, 1900.

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