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Le travail d’accouchement de la Psychanalyse

Freud, Breuer et la Méthode dite « Cathartique »

De « Anna O. » aux Études sur l’Hystérie

par Christophe BORMANS


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« S’il existe une justice, dans une autre vie, les femmes feront les lois et les hommes enfanteront » (Bertha Pappenheim, alias « Anna O. »).

Bien qu’il ait toujours été un élève brillant, un chercheur faisant preuve d’une rigueur scientifique hors du commun et un neurologue consciencieux, comme Jones nous le précise cependant, " Freud conservait néanmoins, un besoin juvénile d’aide et de dépendance, qui lui fait rechercher une entente avec des collègues jouissant d’une situation plus stable que la sienne " [1].

À un moment où, à la suite de ses travaux sur la cocaïne et s’étant désormais fait le porte-parole des nouvelles idées de Charcot sur l’hypnose et l’hystérie, il se trouve finalement de plus en plus isolé de la communauté médicale viennoise, la première personne vers laquelle Freud se retourne est Joseph Breuer, un médecin de famille réputé dont il avait fait la connaissance six ans plus tôt au laboratoire d’Ernst Brücke :

" Dès le laboratoire de Brücke, j’avais fait la connaissance du Dr Joseph Breuer, l’un des plus en vue médecins de famille de Vienne [...]. C’était un homme d’une intelligence éminente, qui avait quatorze ans de plus que moi ; nos relations se resserrèrent rapidement, il devint mon ami et m’apporta son soutien dans des circonstances difficiles de mon existence. Nous avions l’habitude de mettre en commun tous nos centres d’intérêt scientifiques. C’est moi, bien sûr, qui étais le gagnant dans cet échange. Le développement de la psychanalyse m’a ensuite coûté son amitié. Il ne m’a pas été facile de la payer de ce prix-là, mais c’était inévitable " [2].

Les liens d’amitié que Freud devait tisser avec Breuer allaient être intenses ; à un tel point que, comme Freud en avait pris habitude avec ceux qu’il aimait, il marqua sa progéniture des prénoms qui entouraient son nouvel ami. Freud donna en effet le prénom de la femme de Breuer, Mathilde, à sa fille aînée, et à sa cadette, il donna celui d’une sœur du gendre de Breuer, qui se trouvait en outre être l’une de ses clientes favorites, Anna Hammerschlag [3].

Cependant, que Freud se retourne vers Breuer en cette année 1886, était d’autant plus logique, qu’alors que l’hypnose était encore considérée d’un mauvais œil dans le milieu médical viennois, Breuer avait déjà lui-même expérimenté le procédé six ans plus tôt et, à cette occasion, avait effectué d’importantes découvertes dans le domaine de l’hystérie [4].

En 1880 en effet, alors que Freud préparerait sa thèse de Doctorat de médecine, Breuer avait pris en charge une jeune et brillante jeune fille de la bourgeoisie viennoise qui " présentait un tableau hétéroclite de paralysies avec contractures, d’inhibitions et d’états de confusion psychique " [5].

Le cas « Anna O. »

De décembre 1880 à juin 1882, Breuer s’était en effet occupé d’un cas, devenu sans aucun doute depuis, le cas le plus célèbre de l’histoire de la psychanalyse, celui de Mademoiselle Berthe Pappenheim, immortalisée sous le pseudonyme d’Anna O.

Née le 27 février 1859, cette malade était âgée de 21 ans, lorsque Breuer fût appelé à son chevet. Élevée à Vienne, et ayant conservé " la grâce, le charme et l’humour viennois " [6], elle souffrait cependant depuis maintenant deux ans d’un grand nombre de paralysies, contractures et insensibilités, ainsi que de graves troubles de la vue et du langage, se trouvant en outre régulièrement dans l’incapacité de boire et de manger. Cependant, comme si la liste de ses symptômes n’était pas assez longue, c’est pour une toux nerveuse intense et d’une extrême pénibilité, que Breuer avait été appelé.

Breuer ne mit pas longtemps à s’apercevoir que la jeune fille lui offrait alternativement deux états d’humeur nettement tranchés, l’un relativement calme et dans lequel elle paraissait sereine, tandis que dans l’autre, elle apparaissait sous les traits d’une enfant très excitée, voire insupportable. En outre, Breuer avait pu observer le passage de l’un à l’autre état, passage qui ressemblait en tout point à une auto-hypnose, sous laquelle la patiente semblait pouvoir se plonger d’elle même, et dont elle finissait par se réveiller parfaitement lucide.

Comme Freud le soulignera vingt-cinq ans après, c’était tout le mérite de Breuer que d’avoir pu continuer à porter tout son intérêt et sa bienveillance à cette malade, malgré les changements d’humeurs soudains qu’elle présentait, lesquels ont généralement le don de profondément irriter et d’exaspérer le médecin traitant, celui-ci en venant souvent à retirer son intérêt et son attention au malade.

Bien au contraire, Breuer avait pris l’habitude de régulièrement rendre visite à sa malade, et par cette bienveillance gagna rapidement sa confiance. La patiente, quant à elle, prit l’habitude de raconter à son médecin tous les désagréments de sa pénible journée, récit à la suite duquel, elle se sentait momentanément soulagée. Cependant, le véritable déclic s’opéra lorsqu’un jour, Anna O entreprît de raconter dans les moindres détails l’histoire et la première apparition de l’un de ses symptômes. Le résultat en fût, au grand étonnement de la malade elle-même, la totale disparition du symptôme en question. Très intelligemment, la patiente se mit à raconter ainsi l’histoire de chacun de ses symptômes et, enjouée, donna à la cure de Breuer, le nom de "talking cure" ("cure par la parole") ou de "chimney sweeping " ("ramonage de cheminée").

Car il est nécessaire de préciser qu’à cette époque, Anna O se voyait affublée d’un autre symptôme hystérique encore plus étrange : elle avait oublié sa langue maternelle, l’Allemand, et ne pouvait s’exprimer qu’en Anglais [7].

Agréablement surpris, Breuer la priait de continuer ses récits et, lorsque cela s’avérait impossible du fait d’une souffrance trop importante, il n’hésitait pas à la plonger dans un état d’hypnose profond, duquel il tirait lui-même les renseignements sur l’histoire de l’apparition du symptôme. Lorsqu’elle se réveillait, Breuer lui communiquait ainsi les faits dégagés et la souffrance disparaissait comme par enchantement.

Breuer donna quant à lui à cette thérapeutique le nom de "méthode cathartique", méthode combinant l’hypnose à la parole spontanée de la malade, et dont le principal but était l’abréaction ou la catharsis, laquelle consistait en une décharge d’émotions jusque-là refoulées, c’est-à-dire restées en quelque sorte coincées sous la conscience de la malade, la nouant jusqu’à la paralysie [8].

Si Breuer réussît en moins d’un an à délivrer Anna O de la plupart des symptômes et à abréagir la plus grande part de ses souffrances affectives, tout n’allait cependant pas pour le mieux dans le monde du célèbre médecin de famille viennois, loin s’en faut.

Non seulement Breuer était littéralement " écrasé par la masse de données cliniques " [9], mais surtout, ce cas l’absorbait si profondément, qu’il finit par déteindre sur sa vie de familiale. La femme de Breuer commençait en effet à se lasser d’entendre son mari, ne parler que de cette jeune fille effrontée de 21 ans. Elle essayait bien de réprimer cette jalousie, mais la tristesse assombrissait alors chaque jour de plus en plus les traits de son visage, tandis que la gaîté embellissait progressivement celui d’Anna O. Partagé qu’il était entre la satisfaction de son devoir de médecin accompli et les remords de rendre malgré lui sa femme soucieuse, Breuer connaissait un grave conflit. Devant ce difficile conflit entre le désir et l’amour et alors que l’état de sa malade s’était déjà considérablement amélioré, Breuer démissionna en s’empressant de mettre un terme à la cure de la jeune fille.

Mais le soir même où il annonce à Anna sa décision de mettre définitivement un terme au traitement, il est rappelé en catastrophe. La malade est en proie à d’affreuses douleurs et se trouve dans un état de grande confusion psychique. Breuer, en bon médecin de famille, ne tarde cependant pas à établir le diagnostic adéquat : la malade semble en tout point en proie à des douleurs d’accouchement.

Accouchement hystérique (pseudocyesis) d’un enfant conçu de façon imaginaire lors d’un traitement inconsciemment vécu comme un accouplement fantasmatique avec le médecin, Breuer n’avait rien vu venir. Ce soir-là, il prend tout juste le temps de calmer sa patiente, la plonge dans une profonde hypnose et, effrayé, rentre chez lui et passe à l’acte à son tour : le lendemain, il part avec sa femme pour une seconde lune de miel. De ce second voyage de noce, naîtra une petite fille qui finira par se suicider soixante ans plus tard à Vienne, pour, selon Jones, " échapper aux Nazis " [10].

Berthe Peppenheim, alias Anna O, mourut quant à elle, six ans plus tôt que la fille de Breuer. Son état avait tout d’abord nécessité le placement dans une maison de santé, séjour durant lequel d’ailleurs, elle "enflamma" de nouveau "le cœur du psychiatre de l’établissement". Car précisons tout de même avec Jones que, bien évidemment, " Fr. Bertha (Anna O) n’était pas seulement fort intelligente, mais aussi extrêmement attirante, tant par son physique que par sa personnalité ". [11]. Cependant, malgré les nombreuses rechutes et récidives, son état avait cependant fini par s’améliorer [12] et elle avait pu entrer dans la vie active au début des années 1890, en devenant "Mère" dans un orphelinat :

" Vers la trentaine, elle se consacra à de très sérieuses tâches et fut, en Allemagne, la première en date des assistantes sociales et l’une des premières dans le monde entier. Elle créa un périodique et fonda plusieurs institutions à l’usage des étudiantes. Championne ardente de l’émancipation des femmes, elle ne cessa jamais par ailleurs de travailler pour les enfants. Elle se rendit maintes fois en Russie, en Pologne et en Roumaine, pour y porter secours à des enfants dont les parents avaient péri dans des pogromes. Restée célibataire, elle ne cessa jamais de croire en Dieu " [13].

Après avoir rédigé pour elle-même "cinq spirituelles notices nécrologiques destinées à divers périodiques" [14], elle mourût le 28 mai 1936, en laissant derrière elle sous forme de testament, cette phrase qu’elle avait écrit le 8 avril 1922 : "S’il existe une justice, dans une autre vie, les femmes feront les lois et les hommes enfanteront." " [15].

Freud ressuscite l’intérêt de Breuer pour « Anna O. » et l’Hystérie

Cinq moins après la fin du traitement, Breuer toujours sous le choc, souhaite se débarrasser du "bébé", en racontant l’histoire du cas à Freud qui, rappelons-le, n’était encore à l’époque qu’un jeune étudiant venant tout juste de finir d’user ses culottes sur les bancs de la faculté de Médecine. Ce jour-là cependant, le 18 novembre 1882, Breuer présente Anna comme une grande malade tout à fait "détraquée" et semble se garder quelques détails sur la fin du traitement ! Freud est néanmoins fortement impressionné et le récit du cas restera à jamais gravé dans sa mémoire, d’où, régulièrement, il ressurgira.

Freud raconte tout d’abord l’histoire d’Anna O. à Martha qui, immédiatement, s’identifie à la femme de Breuer et souhaite ne jamais connaître pareille mésaventure. Dans sa réponse, Freud la rassure en ces termes : " Il faut être un Breuer pour que cela arrive " [16]. En fait, Martha pouvait d’autant plus s’identifier à Anna O, qu’elle la connaissait bien, car non seulement elle " avait été l’une de ses vieilles amies ", mais elle devint également par la suite " sa parente par alliance " [17].

Trois ans plus tard, lors de son voyage à Paris, Freud tente à nouveau de communiquer sa fascination pour le cas Anna O, cette fois à Charcot, mais celui-ci ne semble pas y prêter grande attention :

" Dès avant mon départ pour Paris, Breuer m’avait fait part de quelques remarques sur un cas d’hystérie qu’il avait traité d’une manière particulière dans les années 1880 à 1882, et qui lui avait ouvert des aperçus profonds sur l’étiologie et la signification des symptômes hystériques. [...] Il me lut à plusieurs reprises des passages de l’histoire du cas, dont je retirai l’impression qu’ils faisaient avancer la compréhension de la névrose plus qu’on ne l’avait jamais fait auparavant. Je décidai en mon for intérieur de faire part de ces découvertes à Charcot quand j’arriverais à Paris, ce que je ne manquai pas de faire. Mais le maître ne manifesta aucun intérêt pour mes premières allusions, de sorte que je ne revins pas sur ce sujet, que j’abandonnai également pour moi-même " [18].

Si l’attitude de Charcot comme Jones le souligne, " sembla atténuer pour un temps l’enthousiasme de Freud " [19], celui-ci ne tarde cependant pas à saisir cette occasion pour mener un nouveau combat : " De retour à Vienne, je m’intéressai à nouveau à l’observation de Breuer et m’en fis rendre compte de manière plus complète " [20].

En fait, Freud tente tout simplement de se faire une nouvelle alliance. En tentant de ressusciter l’intérêt de Breuer pour l’hystérie et l’hypnose et, surtout, en l’encourageant à publier l’étrange histoire d’Anna O, Freud souhaite passer outre le cercle restreint du milieu médical dont il se sent rejeté, et conquérir ainsi un plus large public. Mais Breuer n’est pas très chaud. Bien qu’il n’explique pas précisément les raisons de son refus, il répugne à aller plus avant dans la description du cas :

" La malade était guérie, et elle est restée depuis en bonne santé : elle est même devenue capable d’accomplissements non négligeables. Mais sur le dénouement du traitement hypnotique régnait une obscurité que Breuer ne dissipa jamais pour moi ; pas plus que je ne pus comprendre pourquoi il avait tenu si longtemps secrète sa découverte qui me paraissait inestimable, au lieu d’en enrichir la science " [21].

D’abord ingénu, Freud finit par comprendre que le grand embarras de Breuer est uniquement lié à l’intensité d’un phénomène qu’il a lui-même appris à reconnaître dans ses propres cures. Il n’en saisit pas encore toute la puissance et tout le ressort inconscient, mais il réussit néanmoins à déculpabiliser Breuer, en lui racontant, comment l’une de ses propres malades s’était jetée à son cou à la suite d’une séance d’hypnose :

" Alors qu’une fois, j’avais délivré de son mal l’une de mes patientes les plus dociles, chez qui l’hypnose avait permis de réaliser les plus remarquables prodiges, en ramenant l’accès douloureux à sa cause, elle me passa à son réveil les bras autour du cou. L’entré inopinée d’une personne de service nous évita une explication embarrassante, mais, par un accord tacite, nous renonçâmes dès ce moment à poursuivre le traitement par hypnose. Je gardai la tête assez froide pour ne pas porter ce hasard au compte d’un charme personnel irrésistible [...] " [22].

Freud expose alors à Breuer que ces " transports d’affections " [23] ne sont que de " fâcheux incidents " caractéristiques de certains types d’hystérie, ou disons quelques " embûches " sur le chemin de l’accès au savoir scientifique, " embûches " que le médecin se doit personnellement de surmonter. Rassuré par l’explication rationnelle de Freud, Breuer met de côté ses propres remords et finit par collaborer avec Freud. Comme Jones le précise, " bien que Breuer fût d’un rang supérieur au sien et de quatorze ans son aîné, ce fut lui, le cadet, qui, pour la première fois, prit vraiment la tête des opérations " [24]. Brücke et Meynert n’étaient plus, mais Freud s’était enfin assuré l’appui d’un éminent médecin viennois d’une génération plus proche de la sienne [25].

Freud et Breuer entament alors une longue période d’intime collaboration - allant jusqu’au traitement conjoint de certaines patientes, comme ce fut notamment le cas durant la cure de Frau Cäcilie -, de laquelle résultera, en janvier 1893, la publication commune d’un premier article : " Le mécanisme psychique des phénomènes hystériques ". Deux ans plus tard, l’article constitue le premier chapitre des Etudes sur l’Hystérie, publié en 1895 et " dont on pense communément, comme le précise Jones, qu’elles marquent le début de la psychanalyse " [26].

« Anna O. », le Refoulement & le Transfert

L’objectif principal des travaux menés conjointement par Freud et Breuer est d’obtenir une généralisation des résultats cliniques mis en évidence au cours de la cure d’Anna O.

Anna O était en fait tombé malade alors qu’elle soignait son père atteint d’une grave maladie, maladie à laquelle il devait d’ailleurs succomber. La propre mère d’Anna étant à cette époque absente, tous ses symptômes et, plus généralement, la maladie elle-même, étaient issus d’un conflit psychique intense : son désir la portait à sortir et à s’amuser comme toutes les jeunes filles de 21 ans, mais elle se devait de réprimer ces idées pour pallier l’absence de sa mère et veiller au chevet de son père malade :

" En règle générale les choses s’étaient passées de telle manière, qu’elle avait dû réprimer une pensée ou une impulsion au chevet de son père malade ; c’est à la place de celle-ci, et pour la représenter, qu’était ensuite apparu le symptôme " [27].

Pour Freud, les symptômes " avaient donc un sens " [28] et la question était désormais de savoir si l’on pouvait généraliser ce que Breuer avait trouvé à l’occasion d’un unique cas :

" Les relations mises au jour par lui [Breuer] me paraissaient d’une nature si fondamentale que je ne pouvais croire qu’elles pussent être absente de quelques cas d’hystérie que ce fut, une fois qu’elles avaient été démontrées sur un seul. Mais l’expérience seule pouvait trancher " [29].

Cette question, nous le savons, constituera un véritable leitmotiv pour Freud et, bien après l’avoir résolu pour l’hystérie, il tentera d’y répondre pour la névrose obsessionnelle [30]. Mais pour l’heure, Freud s’employait à utiliser la méthode de Breuer dans le but de savoir si, oui ou non, " c’est de réminiscences surtout que souffre l’hystérique " [31] :

" Je commençai donc à répéter les investigations de Breuer sur mes patients, et, surtout après que la visite auprès de Bernheim en 1889 m’eut révélé les limites de l’efficacité de la suggestion hypnotique, je ne pratiquai plus que cela. Lorsque, au cours de plusieurs années, je n’eu fait qu’en trouver de nouvelles confirmations, et que, pour chaque cas d’hystérie qui était accessible à un tel traitement, je disposais d’emblée d’une quantité imposante d’observations analogues, je lui proposai de travailler à une publication commune, idée qu’il commença par rejeter violemment. Il finit par céder, d’autant plus que les travaux de Janet avaient anticipé une partie des résultats, à savoir la thèse qu’on peut faire remonter les symptômes hystériques à des impressions vécues et les supprimer par leur reproduction hypnotique à l’état naissant. Nous fîmes paraître en 1893 une communication provisoire : "Les mécanismes psychiques des phénomènes hystériques ". En 1895 lui succéda notre livre Études sur l’hystérie " [32].

Publiées en 1895 et tirées à huit cents exemplaires, les Etudes sur l’hystérie sont assez mal accueillies dans les milieux médicaux et certaines critiques, forts sévères, commencent à parsemer les périodiques spécialisés : Breuer est découragé, alors que Freud, qui n’en n’est pas à sa première déconvenue scientifique, semble déjà avoir pris son parti de s’en moquer et souhaite aller plus loin dans son travail de défrichement des lieux du refoulé.

D’un strict point de vue scientifique, en effet, la collaboration avec Breuer avait été extrêmement fructueuse : en mettant en évidence le phénomène du refoulement et en mettant au point une thérapeutique capable de rendre le conflit refoulé à la conscience, abréagissant ainsi la souffrance et les symptômes, Freud devait se trouver pleinement satisfait. En outre, sur cette voie, les deux auteurs avaient réussi à dégager un autre phénomène psychique d’une importance cruciale : le transfert. Mais si Breuer voulait bien reconnaître ces deux édifices fondamentaux de la psychanalyse en construction, en déclarant notamment à propos du phénomène du transfert : "C’est là, je crois, la chose la plus importante que nous ayons tous deux à révéler au monde" [33], il n’était cependant pas près à faire le pas de plus qui devaient mener à l’achèvement véritable de la pratique psychanalytique. Car il en restait essentiellement deux à faire : mettre en évidence l’étiologie sexuelle des névroses et mettre en relation le refoulement et le transfert, ce qui nécessitera la mise en évidence d’un autre phénomène psychique, la résistance, dont la reconnaissance nécessitera l’abandon de la méthode cathartique de Breuer.

Ce ne sera qu’une fois que ces deux phénomènes psychiques que sont le sexuel et la résistance seront reconnus et théorisés, que Freud pourra définitivement asseoir sa méthode psychanalytique, celle des associations libres, et qu’il pourra enfin partir pour l’Odyssée de l’Inconscient.

Mais Breuer n’était pas prêt pour le grand voyage. Entre les deux auteurs, des divergences non négligeables commencèrent à apparaître : le découragement de Breuer, suite au mauvais accueil de l’ouvrage, ainsi que son statut professionnel et sa réputation qu’il ne souhaitait pas mettre en danger, tout cela contrebalançait singulièrement avec l’impertinence et l’audace scientifique d’un Freud qui n’avait lui, rien à perdre, et qui souhaitait toujours pousser plus loin ses investigations. Comme Freud le soulignera cruellement : " La foi de Breuer en lui-même et sa capacité de résistance n’était pas à la hauteur de son organisation intellectuelle " [34].

À partir de l’été 1894, leur collaboration devint difficile, leurs relations personnelles s’espacèrent, et leur amitié, qui avait débuté vingt ans plus tôt, se refroidit progressivement. Mais c’est surtout à partir du mois d’avril 1896 que les sentiments de Freud à l’égard de Breuer se modifièrent irrémédiablement. Or, comme le Jones le souligne subtilement, " cette date correspond à la phase la plus passionnée de ses relations avec Fliess " [35].

Si Breuer n’était pas en total désaccord avec Freud et si Freud ne gardera aucun ressentiments vis-à-vis de Breuer, allant même parfois jusqu’à lui reconnaître la paternité de la psychanalyse (" ce qui était, comme le précise Jones, pure modestie de sa part "), Freud avait cependant encore quelque chose à faire avant de définitivement voler de ses propres ailes : une autoanalyse. Or, hasard de l’histoire ou extraordinaire sincérité d’un homme ordinaire, cette autoanalyse, Freud nous l’a laissé en héritage au travers de sa correspondance avec Fliess, d’une part, et entre les lignes de son ouvrage fondateur, l’Interprétation des rêves, d’autre part. Il avait su anticiper, quarante ans auparavant, les cinq dernières lignes qu’il écrira avant de mourir :

« Ce que tes aïeux t’ont laissé en héritage, si tu veux le posséder, gagne-le » [36].

Notes

[1E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 276.

[2S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 34.

[3E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 246.

[4Comment Breuer avait-il découvert l’hypnotisme ? Certainement par l’intermédiaire de Benedickt, qui fut son professeur à l’hôpital général de Vienne, alors qu’il n’était encore qu’un assistant, au même titre que l’ancien maître de Freud, d’Ernst Brücke. Avec Heidenhain et quelques rares autres, Benedickt fut en fait l’un des premiers médecins à pratiquer l’hypnotise à vienne, puis n’avait pas hésité ensuite à théoriser ses vues sur le procédé, au travers de nombreux écrits que Freud et Breuer n’avaient pas manqué de lire. Pour l’anecdote, signalons tout de même qu’à l’époque, Breuer tenta de mettre en garde Benedickt contre l’utilisation abusive du procédé hypnotique qui pouvait parfois se rapprocher du "magnétisme animal" (E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 277).

[5S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 36

[6E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, 249.

[7On sait en outre qu’elle était capable de traduire dans un Anglais bien loin d’être approximatif et en temps réel n’importe quel texte de Français ou d’Italien.

[8" Breuer qualifiait notre procédé de cathartique ; on lui assignait comme finalité thérapeutique de canaliser le quantum d’affect utilisé à entretenir le symptôme, qui s’était fourvoyé sur de fausses routes et s’y était pour ainsi dire coincé, vers des voies normales par lesquelles il pût être déchargé (abréagi). Le succès pratique de la procédure cathartique était remarquable. Les défauts qui se sont révélés par la suite étaient ceux afférents à tout traitement hypnotique " (S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 38).

[9E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 249.

[10E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 249.

[11E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 249.

[12" La mère de la jeune fille, précise Jones, était une sorte de dragon qui, vers 1890, accourut de Francfort pour la reprendre en main " (E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 249).

[13E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 249.

[14E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 249.

[15E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 249.

[16Lettre à Martha, datée du 11 novembre 1883 (E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 277).

[17E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 277.

[18S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 35.

[19E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 249.

[20S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 35.

[21S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 36.

[22S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 47.

[23E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 277.

[24E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 277.

[25Dans une lettre à Fliess datée du 18 décembre 1892, il écrira combien fût difficile l’obtention de ce précieux soutien : "Il m’a joliment fallu pour cela me battre avec mon collaborateur".

[26E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 277.

[27S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 36.

[28Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 36.

[29S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 36.

[30Comme en témoigne cette superbe remarque issue de l’étude du cas de l’homme aux loups : " Naturellement, un cas isolé ne nous apprend pas tout ce que nous voudrions savoir. Ou, plus justement, il pourrait tout nous apprendre si nous étions à même de tout comprendre et si l’inexpérience de notre propre perception ne nous obligeait pas à nous contenter de peu " (Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1993, p 327-328).

[31J. Breuer et S. Freud, Études sur l’hystérie, [1895], Communication préliminaire : "Le mécanisme psychique de phénomènes hystériques", [1892], PUF, Paris, 1994, p. 5.

[32S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 37.

[33E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 277.

[34S. Freud présenté par lui-même, [1925], Gallimard, Paris, 1984, p. 179.

[35E. Jones, " La vie et l’œuvre de Sigmund Freud " [1953], PUF, Paris, 1958, p. 281.

[36Ce fameux "Erwirb Es, um Es zu besitzen" de Gœthe (Faust, première partie), qui ne sera finalement que sa dernière version de la célèbre formule : "Wo Es war, Soll Ich werden" ("Là où Ça était, je dois advenir ").

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