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Psychanalyse des contes et dessins animés

Alice au pays des merveilles de l’inconscient

Walt Disney expliqué aux adultes

par Christophe BORMANS


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Christophe Bormans, « Alice au pays des merveilles de l’inconscient », Psychanalyse des contes et dessins animés (Walt Disney expliqué aux adultes), Psychanalyste-paris.com, Paris, septembre 2012.

ALICE AUX PAYS DES MERVEILLES DE L’INCONSCIENT
Promenade au pays de la sexualité féminine

Alice au pays des merveilles est le treizième classique d’animation produit par les studios Disney en format long-métrage. Sorti le 28 juillet 1951 aux Etats-Unis, le film est immédiatement sévèrement critiqué par la presse qui n’apprécie guère cette adaptation qu’elle juge infantilisante de l’œuvre originale. Le film est en effet une adaptation assez libre combinant les deux célèbres romans Les Aventures d’Alice au pays des merveilles (Alice’s Adventures in Wonderland) et sa suite, De l’autre côté du miroir (Through the Looking-Glass), publiés successivement en 1865 et 1871 par le célèbre romancier et mathématicien Charles Lutwidge Dodgson, alias Lewis Carroll. Auteur culte de la logique, du paradoxe et de l’absurde, la critique américaine n’apprécie pas les libertés prises par Disney avec ce chef-d’œuvre de la littérature anglaise du dix-neuvième siècle.

D’un point de vue technique et graphique, Walt Disney et l’équipe des créateurs du film ne sont d’ailleurs pas eux-mêmes entièrement satisfaits du résultat à l’écran. Il faudra attendre le début des années soixante et le développement du mouvement hippie pour que le film soit hissé au rang de culte, notamment avec la fameuse scène de la chenille fumant du narguilé.

Les studios Disney essayeront d’ailleurs de se rattraper cinquante ans plus tard, en confiant à Tim Burton le soin de réaliser une suite moderne, également intitulée Alice au pays des merveilles, mélangeant prises de vues réelles et images de synthèse.

D’un point de vue psychanalytique, la curiosité d’Alice n’a rien à envier à celle de Pinocchio et le pays des merveilles, lieu d’excès répondant à celui de l’île enchantée, est d’abord un monde de gourmandise où tout se boit et se mange. Nous sommes introduit encore une fois ici dans le lieu du Ça, où les pulsions (orales notamment) pourront s’exprimer sans retenue aucune. Le thème principal du scénario est bien encore une fois la curiosité sexuelle infantile, ici déclinée au féminin.

L’HISTOIRE ET LES PERSONNAGES

Dans un parc anglais, au beau milieu d’une pelouse verdoyante et d’un parterre de fleurs, une jeune fille de bonne famille prénommée Alice, écoute sa sœur lui faire une leçon d’histoire sur l’accession de Guillaume le Conquérant au trône d’Angleterre. Assise sur une branche d’arbre et tressant une couronne de pâquerettes, Alice n’écoute que d’une oreille distraite en taquinant son chat Dinah. Elle n’aime pas les livres sans images et préfère divaguer dans un monde imaginaire, celui de l’univers de ses rêves où les petits chats et les gentils lapins habiteraient des maisons merveilleuses et seraient doués de paroles.

C’est alors que surgit un lapin blanc vêtu d’une veste, portant sous le bras un parapluie : consultant une énorme montre à gousset il déclare haut et fort être en retard et disparaît soudain dans un terrier. Hallucinée, Alice se met à plat ventre et s’apprête à le suivre dans une galerie souterraine lorsqu’elle dégringole brutalement à pic dans un gouffre qui semble sans fin. En chute libre, Alice n’en finit pas de tomber, tandis que sa robe, qui se gonfle au fur et à mesure de sa folle descente, l’aide à s’orienter et lui sert de parachute.

Au cours de sa chute elle croise meubles, miroirs et autre mobilier qui flottent autour d’elle comme en apesanteur. Arrivée en bas la tête à l’envers, elle aperçoit le lapin qui s’engouffre par une porte manifestement beaucoup trop petite pour elle. La poignée qui lui parle, lui conseille de boire une bouteille qui se trouve sur une table au beau milieu de la pièce et sur laquelle est écrit : « Buvez-moi ».

Elle rapetisse alors suffisamment pour avoir juste la bonne taille pour pouvoir emprunter la porte, alors que la poignée lui rappelle que ce faisant, elle a oublié la clé pour l’ouvrir sur la table. Étant désormais trop petite pour atteindre la table, la poignée lui recommande d’ouvrir une boîte contenant des biscuits sur lesquels il est écrit : « Mangez-moi ». Elle grandit alors et, réalisant qu’elle ne pourra plus emprunter la porte, elle se met à pleurer. Les larmes se transforment en eaux sur lesquelles le flacon initial vogue comme une bouteille à la mer : elle s’en saisit, le boit, rapetissit à nouveau et tombe dans le flacon miniature qui franchit la serrure dans les eaux de ses propres larmes.

Alice croise alors l’oiseau Monsieur Dodo qui fume la pipe en pleine mer et qui, arrivé sur le sable ferme, chante sur un rocher en faisant danser tout autour de lui tout un tas d’animaux marins sur un rythme cadencé et saugrenu. Pour se sécher, Alice entre dans la danse jusqu’à ce qu’elle aperçoive le lapin blanc qui, voguant sur son parapluie, atteint à son tour le rivage. À peine échoué sur le sable, celui-ci poursuit sa course infernale contre le temps en s’engouffrant dans la forêt.

Lancée à sa poursuite, Alice tombe sur les jumeaux Tweedle Dee et Tweedle Dum qui, en mal de compagnie, lui demande de rester et de s’intéresser à eux par politesse. Alice se présente et s’apprête à partir lorsque, pour la retenir, les jumeaux lui proposent de jouer à cache-cache, au furet, d’assister à une belle bagarre. Alice ne semble pas intéressée et les jumeaux ne manquent pas de lui demander : « pourquoi ? » Alice répond qu’elle est tout simplement curieuse de savoir où le lapin blanc court si vite ! Pour la faire rester les deux jumeaux attirent justement sa curiosité avec une histoire qui serait arrivée à des huîtres, elles aussi, trop curieuses.

C’est la navrante histoire des petites huîtres trop curieuses qui raconte comment un certain Charpentier proposant à un certain Monsieur Morse de balayer tout le sable de la plage, ce dernier lui répond en lui proposant un frugal repas de fruit de mer. Sur ce, le Charpentier déniche par hasard au fond de l’eau une petite famille d’huîtres. Tandis que le Charpentier construit sur la plage une cabane à huîtres improvisée, le Morse séduit la petite douzaine d’huîtres en les invitant à un goûter. Les jeunes filles suivent le joueur de canne-flûte qui, comme un siffleur de rats séducteur, détourne les jeunes filles du droit chemin. Tandis que le Charpentier en cuisine, prépare le citron, le vinaigre et le pain, nécessaires à une dégustation délicate et dans les règles de l’art, le Morse avale toutes crues les pauvres petites huîtres sans défense. La séquence se termine sur l’image du Charpentier, son marteau à la main, courant le long de la plage à la poursuite du Morse gobeur d’huîtres.

Les deux jumeaux se lancent alors dans la narration d’une nouvelle histoire, celle du père François, afin d’inciter Alice à rester un peu plus longtemps auprès d’eux. Celle-ci ne s’y laisse pas prendre deux fois et leur fausse compagnie, s’enfonçant toujours plus dans la forêt à la recherche de son lapin blanc.

La charmante enfant tombe alors sur une curieuse maison blanche qui semble être celle du lapin blanc, puisqu’on l’aperçoit s’y affairer par la fenêtre. Il en sort soudain, plus pressé que jamais, et croise Alice qu’il semble prendre pour sa gouvernante : une certaine Marianne. Le lapin lui demande alors d’aller à l’intérieur chercher ses gants qu’il ne trouve désespérément pas. Pénétrant dans la maison, Alice arrive dans la chambre du lapin et, après avoir ouvert quelques tiroirs, tombe sur des biscuits sur lesquels est écrit : « Mangez-moi ». Elle ne se fait guère prier, mais sitôt le biscuit avalé, elle se met à nouveau à grandir, jusqu’à ce que ses pieds sortent par la porte et que sa tête épouse le grenier : bref, Alice est prisonnière de la maison, tandis que le lapin, criant au monstre, part chercher de l’aide. Revenant avec le Dodo, celui-ci entend faire sortir le monstre par la cheminée. Le lézard Bill, muni de son échelle passe justement par-là, et Dodo lui propose de se glisser par la cheminée afin de déloger le monstre hors de la maison. D’abord pris de panique à la vue de la géante Alice, le lézard surmonte sa peur en s’engouffrant par le conduit de cheminée ; mais la suie qui s’en dégage fait éternuer Alice et expédie de lézard dans les airs. Tout est à recommencer et le Dodo décide d’enfumer le monstre et de brûler la maison. C’est à ce moment qu’Alice entrevoit le jardin potager et passant son bras par la fenêtre arrache une carotte qu’elle mange : elle rapetisse aussitôt, passe par la porte et se lance à nouveau à la poursuite du lapin en retard tandis que le Dodo envisage de finir sa sale besogne.

Alice rencontre alors successivement, un « papillon-tartines-beurrées », un « hippocampe-papillon » et des fleurs douées de paroles qui lui proposent de lui chanter « Un matin de mai fleuri ». Tandis que les papillons butinent et que les mille-pattes grimpent le long des vertes tiges, l’étrange chorale de fleurs, sous la baguette d’une rose rouge, ouvrent grandes leurs coroles. Alice finit par se mêler aux narcisses, violettes, lys, pensées et pâquerettes et chanter en chœur cette chanson ravissante. La chanson finie, les fleurs demandent à Alice de quelle variété de fleur est-elle et dans quel jardin la cultive-t-on. Comprenant soudain le malentendu, Alice répond qu’elle est du genre humain, variété : Alice. Prenant sa robe pour des pétales et ses jambes pour de drôles de tiges, les fleurs assimilent Alice à quelques mauvaises herbes des champs ou du chiendent et la poussent hors de leur territoire de peur qu’elle ne monte en graine dans leur propre jardin.

S’enfonçant dans la forêt, Alice aperçoit quelques épaisses fumées s’évader du plus profond de la végétation. C’est une chenille bleue qui, avachie sur un champignon, fume nonchalamment le narguilé en chantant quelques mélopées orientales. Sa mélodie est scandée par de maladroits toussotements provoqués par sa pipe à eau et elle laisse échapper de sa bouche d’étranges volutes qui, une fois libres comme l’air, épousent la forme de toutes les voyelles de l’alphabet : a, e, i, o, u, y. Alice s’approche et lui explique qu’elle ne sait plus qui elle est, ou en tout cas, lui confie qu’elle n’est plus elle-même. Incapable de lui réciter la leçon qu’elle a apprise, Alice écoute la chenille lui réciter une poésie surréaliste, laquelle se double d’un rébus de volutes. La chenille lui demande alors quel est son problème : Alice lui répond qu’elle souhaiterait être un peu plus grande que les dix centimètre auxquels elle est réduite. Mesurant elle-même dix centimètres, la chenille se fâche pour se transformer immédiatement en papillon qui, en s’envolant, confie à Alice qu’un côté du champignon sur lequel elle est assise la fera grandir, tandis que l’autre la fera rapetisser. Croquant le côté droit, Alice grandit jusqu’à la cime des arbres, avant de manger le côté gauche et rapetisser jusqu’à recouvrer sa taille originelle première. Elle continue alors son chemin tout en prenant bien soin de garder les restes des deux côtés du champignon dans son tablier.

À un carrefour multidirectionnel, elle rencontre le chat-foin Chester, avec son sourire en forme de croissant de lune, qui lui entonne sur le champ une chanson des plus excentriques. Le chat-foin lui indique ensuite le chemin par où un lapin vient de passer, avant d’immédiatement se rétracter prétextant n’avoir vu ni connaître aucun lapin. Il conseille cependant à Alice d’interroger le Chapelier toqué et le lièvre de mars qui, eux aussi — mais comme tout le monde dans cette forêt — sont complètement fous. Sur ce, le chat-foin indique à Alice la direction qu’elle doit prendre pour trouver le fameux duo.

Alice finit donc par tomber sur la maison du Chapelier et du lièvre de mars, où les deux compères n’en finissent pas de mutuellement se fêter leurs « non-anniversaires » autour d’une table disposée dans le jardin sur laquelle se trouve des théières étranges qui dansent et sifflent par leurs becs verseurs. Alice s’assoit à leur table et les écoute avant d’être officiellement conviée à prendre une tasse de thé et à fêter elle aussi son propre « non-anniversaire ».

Alice est alors invitée à raconter son histoire : cesse entrecoupée par les trois amis qui se chamaillent, se posent des devinettes absurdes et se versent des tasses dans de plus en plus étranges services à thé (certaines théières sont à triple becs et d’autres sans bec verseur aucun). La jeune enfant commence à comprendre qu’elle perd ici son temps et aperçoit justement le lapin blanc qui sort de la maison du chapelier, se plaignant à nouveau d’être en retard. Coupant court à ses jérémiades, le chapelier entreprend de réparer sur le champs la montre du lapin blanc, prétextant que celle-ci est détraquée et qu’elle retarde de deux jours et dix secondes. Le chapelier se saisit de la montre, la trempe dans le thé, l’ouvre pour y mettre du sel, la démonte avec une fourchette, tartine le mécanisme de beurre, y verse du thé, deux cuillérées de sucre, un pot de confiture, un zeste de citron et la referme : la montre se met alors à sonner et à exploser en mille morceaux, le lièvre de mars lui assénant le coup fatal de son marteau. Pour couper court à toutes réclamations, le chapelier et le lièvre de mars s’emparent alors du lapin blanc et le projette hors de leur jardin pour ne plus entendre parler de lui ni de sa montre, non sans lui avoir préalablement souhaité un joyeux « non-anniversaire ».

Atterrée par autant de créatures stupides et lassée par toutes ces sottises, Alice se décide à quitter au plus vite le monde des merveilles et rentrer enfin chez elle. S’engouffrant alors dans la forêt de Tulgey, Alice croise d’étranges créatures : des oiseaux-yeux et des oiseaux-miroirs, des canards-klaxonnes, des grenouilles-percussions, des oiseaux-pelles et des oiseaux-cages, des chouettes-accordéons, des oiseaux-marteaux et des oiseaux-crayons et enfin des mome-raths qui lui indiquent un sentier qu’elle prend pour être celui du retour à la maison, avant qu’un chien-balai efface ce chemin. Perdue et désespérée Alice s’assoit, tente de se repentir en se remémorant les paroles de sa sœur : elle se découvre trop curieuse et la curiosité est, croit-elle enfin le comprendre, un vilain défaut.

C’est alors que tel un croissant de lune dans un ciel de nuit noire, le sourire éclatant de blancheur du Chat-foin lui apparaît et l’éclaire : il lui conseille d’aller voir la Reine rouge et lui pousse la porte d’un raccourci au travers d’un arbre qui soudain s’entrouvre. Alice s’engouffre par cette porte et se retrouve au beau milieu d’un labyrinthe qui visiblement mène à un château.

Dans ce dédale, elle croise des cartes à jouer qui peignent des rosiers blancs en rouge, sous prétexte que la Reine n’aime que les rosiers rouges et que si elle s’aperçoit que, par erreur, les cartes ont planté des rosiers blancs, elle n’hésitera pas à leur trancher la gorge. Sa majesté vient d’ailleurs d’être annoncée par le lapin blanc (qui fait office de grand chambellan) et elle apparaît finalement, aussi gauche qu’imposante, timidement suivie par un roi de cœur petit et frêle.

La Reine s’aperçoit immédiatement de la supercherie de la peinture rouge sur les rosiers blancs et réclame haut et fort que l’on coupe la tête aux coupables sur le champ. Alors qu’Alice tente de s’interposer, la Reine lui impose la révérence et l’embrigade dans une folle partie de croquet dans laquelle les arceaux sont les cartes à jouer, les maillets sont des flamants roses et les boules de drôles d’hérissons : tous ont intérêt à faire gagner la Reine qui n’hésite pas à réclamer la tête de quiconque, hérisson, flamant rose ou carte, ne la fait pas gagner.

Alors que le flamant rose d’Alice lui joue de mauvais tours, le Chat-foin achève définitivement de mettre la Reine en colère en accrochant le flamant à sa jupe royale, ce qui a pour effet de la faire trébucher et tomber la tête la première dans le gazon. Se relevant, la Reine réclame immédiatement la tête d’Alice qu’elle tient pour responsable de sa chute. Le Roi obtient néanmoins un procès, bien que celui-ci s’annonce totalement déloyal. Le verdict est sans surprise et la sentence préférée de la Reine tombe une nouvelle fois : « coupez lui la tête ! » Le Roi obtient in extremis un sursis en faisant comparaître des témoins à la barre : mais le lièvre de mars, qui s’avance le premier, ne sait rien et n’a rien à dire ; le loir qui sort de sa théière ne demande, lui, qu’à faire dodo ; et le chapelier toqué ne fait que s’empresser de fêter à la Reine son « non-anniversaire » en lui offrant une boîte à chapeau.

La Reine n’a pas sitôt fait de déballer son cadeau et de mettre son chapeau sur la tête que celui-ci s’avère n’être rien d’autre qu’une métamorphose du Chat-foin qui fait une nouvelle apparition inopinée sur la tête de la Reine. Le loir affolé court dans tous les sens poursuivit par ses deux amis qui envisagent de le calmer en le recouvrant de confiture.

Dans cette confusion générale, la Reine, exaspérée, réclame une nouvelle fois la tête d’Alice lorsque celle-ci, enfonçant ses deux mains dans sa robe, se souvient des deux morceaux de champignons qu’elle avait glissé dans ses poches. Mangeant les deux morceaux, Alice commence par grandir démesurément et snober la cour royale avant de rapetisser subitement et de s’offrir à nouveau à la sentence de la tête coupée. Elle s’enfuie alors dans le labyrinthe poursuivit par toutes les cartes dans un final rocambolesque où elle croise à nouveau et successivement tous les acteurs du pays des merveilles, jusqu’à ce qu’elle se retrouve face à la poignée de porte par où elle était entrée. S’approchant du trou de la serrure elle s’aperçoit alors, au-dehors, dans le jardin du début du film, endormie au pied d’un arbre. Se sommant de se réveiller, elle entend la voix de sa sœur qui lui réclame d’avoir l’obligeance de réciter sa leçon d’histoire. Au lieu de cela, elle bredouille quelques phrases incohérentes manifestement toutes droit sorties de ses aventures au pays des merveilles. Sur ce, sa sœur l’invite à goûter et l’emmène prendre… le thé !

I. — À LA DÉCOUVERTE D’UNE NOUVELLE ZONE ÉROGÈNE

Si le Alice au pays des merveilles de Disney, aussi bien que le roman original, présente au spectateur un scénario énigmatique, c’est peut-être parce que le véritable sujet qu’il entend traiter est lui-même le sujet énigmatique par excellence. Pour Freud, nous le savons, il n’y a qu’une seule et véritable énigme : la féminité. Faisons donc l’hypothèse que le véritable enjeux inconscient du dessin animé de Disney est : la sexualité féminine et sa découverte. Ainsi, interprétons d’emblée le saut qu’effectue Alice dans le terrier, comme un saut à la découverte de la sexualité féminine inconsciente.

Nous avions laissé notre petite fille en Blanche-neige, traversant le miroir de la féminité et le complexe d’Œdipe et, finalement, prête à être réveillée à la sexualité par son prince charmant. Les choses ne sont pas si simples. Si nous avions longuement exposé le changement d’objet dont l’Œdipe de la petite fille se complique, passant de la mère au père comme objet d’amour, il est une autre complication que nous n’avions fait qu’effleurer. Il s’agit du changement de zone érogène. Si, à l’acmé de sa phase phallique, la petite fille subit de plein fouet la déception de ne pas avoir de pénis, nous nous souvenons que cette déception entraîne deux conséquences majeures qui se manifestent avec beaucoup d’acuité : un sentiment de pudeur accru et le détournement de l’activité sexuelle masturbatoire clitoridienne. Il nous restait néanmoins une chose cruciale à aborder, qui est la découverte d’une nouvelle zone érogène : la zone vaginale.

C’est à cette découverte, à la découverte d’une nouvelle volupté, de ce nouveau pays des merveilles, que va s’employer Alice dans le dessin animé.

Au pied de l’arbre : la déprime infantile

C’est en effet en pleine déception, en pleine déprime infantile de la période de latence, que nous rencontrons Alice. Assise là, au pied de son arbre, plus rien ne l’intéresse : elle est déçue par la mère dont elle a perdu l’amour et avec qui elle est entrée en rivalité ; le monde des adultes l’a déçu à cause des explications fausses et insuffisantes que les grandes personnes lui ont donné sur l’énigme de la sphinge et du « comment fait-on les enfants ? » ; enfin, Alice est déçue de la découverte de la différence des sexes et d’avoir été faite fille, « castrée ».

Le rôle de la mère est ici tenu par la sœur aînée d’Alice et les histoires qu’elle lui raconte n’intéressent plus la petite fille : elle contemple, pleine d’ennui, son image « troublée » de petite fille « castrée » dans l’eau du lac. C’est déjà à travers ce « trouble » qu’elle entr’aperçoit le lapin blanc. C’est ici le premier indice qui nous fait deviner que la castration va faire opérer à Alice un quart de tour créateur et que l’accès à sa symbolisation va peut-être finir par faire sortir notre petite héroïne de sa déprime infantile.

La couronne de pâquerette et la toison du lapin blanc

Alors que sa sœur aînée tente de l’intéresser à la couronne du futur roi d’Angleterre Guillaume le Conquérant, Alice tresse, elle, une autre couronne : une couronne de pâquerettes. Nous sommes là, plongés au cœur d’une réflexion apparemment anodine et fantaisiste que Freud se faisait dans sa cinquième conférence d’introduction à la psychanalyse et dont le sujet, faut-il le rappeler, était la féminité [1] (réflexion que Jacques Lacan poursuivra à sa manière et mettra en quelque sorte en acte dans sa topologie des nœuds). Freud observant que l’on a coutume d’attribuer à l’homme et non à la femme, les grandes conquêtes techniques et intellectuelles de l’humanité, souhaitait équilibrer la balance en soulignant qu’il faut attribuer à la femme, l’invention d’une technique peut-être plus anodine, mais non moins fondamentale [2] : celle du tissage et du tressage. Or justement, Freud attribue à la pudeur et à la déception spécifiquement féminine cette activité. En s’adonnant à cette activité de tissage, la femme exprime une activité inconsciente d’enlacement et de tressage des poils pubiens qui consiste à symboliquement dissimuler l’infériorité de ses organes génitaux et son manque de pénis. Cette activité nonchalante et enjouée compense ici la déprime infantile spécifiquement féminine. C’est là, le second indice qui nous fait comprendre qu’Alice commence à entrevoir la castration comme créatrice.

La fourrure du lapin blanc et le temps de la castration créatrice

Alice est lasse, Alice est lassée par le monde du conscient des adultes (qui est celui de la morale victorienne à son époque) ; Alice est déçue de ne pas être un garçon, lorsque tout à coup, une lueur d’espoir surgit comme un éclair : elle aperçoit un lapin blanc affublé d’une montre gigantesque et qui court après le temps.

La rencontre avec le lapin blanc et cette montre va lui ouvrir une nouvelle question : cette différence des sexes, cette castration dont elle se croit affublée, ne serait-elle pas créatrice ? C’est la question principale du film de Disney et du roman de Lewis Carroll.

Car la montre, le chronomètre, c’est bien sûr Cronos qui dévore les petits enfants, Cronos le castrateur qui coupe les bourses de son père. Dans la mythologie grecque en effet, Cronos, c’est le temps, la destinée. Plus jeune des fils d’Ouranos (le Ciel), c’est lui qui, à l’aide d’une faucille que lui fournit sa mère, Gaïa (la Terre), la venge en coupant les testicules de son père. Une fois sur le trône — et afin d’échapper à sa destinée royale qui veut que chaque roi soit renversé par un de ses fils —, Cronos exige de son épouse qu’elle lui livre tous ses nouveau-nés pour les dévorer. Ainsi Cronos est-il le temps castrateur et mangeur d’enfance.

Cette castration est néanmoins féconde et créatrice. Dans la tradition populaire grecque, par exemple, c’est du sperme tombé du Ciel — du sexe d’Ouranos —, au moment de sa castration par son propre fils Cronos, que naît la Vénus-Aphrodite, déesse de l’amour, de la beauté et de la fécondité :

« Alors, s’élançant de sa retraite, Cronos le saisit de la main gauche, et, de la droite, agitant sa faux immense, longue, acérée, déchirante, il le mutile, et jette au loin derrière lui sa honteuse dépouille. […] Cependant ces divins débris, que le tranchant du fer avait détachés, étaient tombés dans la vaste mer ; longtemps, ils flottèrent à sa surface, et, tout autour, une blanche écume s’éleva, d’où naquit une jeune déesse » [3].

Quant au lapin blanc, il symbolise tout à la fois l’image de la fourrure du sexe féminin et celle de la blancheur de son innocence. Le lapin blanc, c’est bien sûr la virginité féminine.

Par condensation, l’association de la virginité de la toison féminine et du temps castrateur et dévoreur d’enfant, symbolise ici la destinée dernière d’Alice : en tant que femme, elle est promise, d’un point de vue social et conscient, à la fin de l’innocence de l’enfance, au mariage et à la sujétion [4] et, d’un point de vue strictement sexuel, à la menstruation et plus tard à la défloration.

Lorsqu’Alice aperçoit le lapin blanc courir avec sa montre, elle entrevoit sa destinée, et sa destinée non pas tant sociale que sexuelle : elle s’en montre curieuse et décide de satisfaire à cette curiosité sexuelle de petite fille en plongeant la tête la première dans le trou de l’inconscient, dans le trou du Ça.

Le saut dans le terrier et l’entrée dans le pays des fantasmes sexuels

Lorsque l’on sait que voler, descendre ou monter (escaliers, échelles, etc.) exprime, dans le langage des rêves et de l’inconscient, la volupté sexuelle, l’interprétation du saut dans le terrier du lapin blanc ne doit faire aucun doute : il symbolise et doit s’interpréter comme un saut dans le monde de la fantaisie et des fantasmes sexuels.

Ce saut est spécifique de la féminité, dans la mesure où l’entrée spécifique de la petite fille dans l’Œdipe, on s’en souvient, la pousse en dehors du domaine de la sexualité consciente et des jeux sexuels. Tenue à l’écart des jeux sexuels, la petite fille s’en trouve d’autant plus éveillée et s’attarde d’autant plus au domaine de la fantaisie et des fantasmes. Alors que la fin de la période de latence et le début de la période de la puberté est, pour le jeune garçon, une période d’essais, de transgressions et de jeux sexuels, la petite fille est, de part la configuration spécifique de son Œdipe, plus disposée à la rêverie et au monde des merveilles.

Apercevant le terrier et le lapin blanc affairé s’y précipiter, plus que jamais curieuse, Alice pénètre dans le trou du sexuel, non en acte comme le petit garçon, mais en rêverie. Nous retrouvons la curiosité sexuelle de Pinocchio, sous la forme ici spécifiquement féminine.

La jupe qui s’ouvre comme un parachute et l’exhibitionnisme des petites filles

La magnifique descente d’Alice dans le trou du sexuel n’est pas sans évoquer l’exhibitionnisme spécifique des petites filles. Elles aussi, connaissent, bien sûr, un stade exhibitionniste, comme les petits garçons. Soulevant leur jupe, elles montrent leur culotte à tous les passants comme le dit la comptine :

Quand j’étais petit
Je n’étais pas grand.
Je montrais mes fesses
À tous les passants.
Mon papa disait :
« Veux-tu le cacher ! »
Je lui répondais :
« Veux-tu l’embrasser ! »

On sait comment Lewis Carroll a écrit son ouvrage : tout commence un été 1862, la journée du 4 juillet plus précisément. Ce jour-là, Charles Dodgson (alias Lewis Carroll) et un de ses collègues de l’Université d’Oxford où il enseigne les mathématiques, invitent trois charmantes petites filles, Alice Liddel et ses deux sœurs Lorina et Edith, à une partie de canot sur une petite rivière en amont de la Tamise, l’Isis, réputée pour ses courses d’aviron et ses magnifiques promenades en barque. Alice Liddel est alors âgée de dix ans et l’histoire raconte comment Lewis Carroll, charmé par cette petite fille éveillée, la courtisât chastement en lui racontant des histoires à dormir debout. L’on imagine Alice assise et faisant virevolter sa jupe face à un Lewis Carroll improvisant les devinettes abracadabrantes tout en magnant l’aviron. Une fois descendue du canot, la petite fille pleine de vivacité lui demande d’écrire toutes ces histoires. Il s’y attèle et accomplit son chef-d’œuvre : il le signe de son nom d’emprunt et l’offre à sa muse inspiratrice deux ans plus tard, le 26 novembre 1864.

En regardant cette superbe descente dans le terrier du lapin, l’on imagine l’exhibitionnisme des petites filles ramant dans la barque. Une célèbre photo d’Alice Liddell par Lewis Carroll datant de 1858 la montre d’ailleurs, les pieds nus, en train de légèrement retrousser ses jupes. Il faut ici louer tout le génie de Lewis Carroll, qui a su, à sa manière, saisir et dépeindre l’essence de la sexualité féminine à partir de l’observation d’une petite fille : il a su faire preuve, à la manière des poètes, d’une perspicacité pré-analytique hors du commun.

La porte de la passe-impossible

Arrivée en bas, Alice se trouve vite désemparée, lorsque lancée à la poursuite du lapin blanc, elle tombe sur une petite porte cachée derrière le rideau rouge. S’avançant vers ce tableau qui n’est pas sans nous rappeler celui de L’Origine du monde de Gustave Courbet, Alice tombe face à la platine de la porte : si la poignée ressemble à un nez, surplombant le trou de la serrure, l’ensemble n’est pas sans évoquer la spécificité du sexe féminin. D’ailleurs, la vulve et l’entrée du vagin sont souvent considérées comme le seuil de la matrice humaine, dont elle protège l’ouverture par une « double porte » : les grandes puis les petites lèvres, précédée par ce que l’on appelle également « le vestibule vulvaire ».

Alice n’a manifestement pas la clé : elle n’est pas porteuse du fameux pénis-membre masculin. L’énigme de sa sexualité s’offre à elle. La porte — « impassable » mais pas « impossible » — lui donne alors une énigme à résoudre qui n’est pas sans nous rappeler celle que la passeuse de sorcière pose à Blanche-neige. Elle lui envoie une table, sur laquelle est posée un flacon, sur l’étiquette du quel est écrit : « Buvez-moi ».

La crainte d’être empoisonnée et la régression orale

Alice est alors face à sa pulsion orale et à sa libido première : la libido maternelle. À la fois tendres et hostiles, les désirs oraux sont agressifs et peuvent soudain surgir, transformés en représentations angoissantes. Le parallèle avec Blanche-neige face à la pomme de la sorcière est flagrant. Au moment de s’emparer du flacon que la porte lui a conseillé, notre petite fille se met à lire attentivement l’étiquette. « Il faut être très prudent », dit Alice, « regardons bien s’il n’y pas marqué : poison. »

Dans la crainte d’être empoisonnée, c’est la libido de la fille pour la mère qui, renversée en son contraire, s’exprime ici de manière angoissante. Cette angoisse s’associe au ressentiment que la petite fille garde de la déception d’avoir perdu l’amour maternel, laquelle s’exprime également plus facilement de manière orale, en un reproche que l’enfant adresse à la mère, de ne pas lui avoir pas donné assez de lait dans son enfance. En d’autres termes, le « Buvez-moi » condense ici l’angoisse de la libido maternelle et des désirs sadiques oraux pour la mère, avec la déception œdipienne d’avoir été faîte fille (« castrée ») par la mère.

En buvant, Alice rétrécit : c’est-à-dire qu’elle régresse à des stades antérieurs du développement de sa libido, avant de grandir en mangeant quelque chose d’un peu plus consistant et solide. Alice « passe » : elle passe de manière plastique d’un stade de la libido à l’autre. Boire le liquide du flacon, d’abord, représente ici le stade oral s’organisant autour du sein maternel ; manger le gâteau représente ensuite le stade anal, dans lequel l’enfant entre au moment où il mange des aliments solides, ses fèces devenant elles-mêmes consistantes ; enfin, lorsqu’elle s’empare de la clé — et sachant que le mot « clitoris » est tiré du mot grec kleitoris qui signifie « petite clef » — Alice passe alors au stade phallique organisé autour de la jouissance masturbatoire clitoridienne.

Les larmes de la jouissance et la plasticité de la libido d’Alice

Aucun de ces stades ne lui procure pour autant pleine et totale satisfaction. Inconsolable, Alice pleure autant la perte de l’amour et du sein maternel (elle gardera d’ailleurs tout au long de ses péripéties, une faim inapaisable en souvenir de l’aliment premier qu’il l’a nourrit : le sein), que la perte de la clé, c’est-à-dire la perte du fameux pénis, le membre masculin dont elle se réalise qu’elle n’est pas porteuse.

Cependant, les pleurs d’Alice représentent également la plasticité des stades de sa libido et par conséquent de sa jouissance. Comme le souligne Freud dans l’Interprétation des rêves, dans le langage de l’inconscient, les sécrétions du corps humain peuvent se symboliser les unes par les autres par condensation ou métonymie. Ainsi, le liquide spermatique par exemple, peut-il être représenté par l’urine et réciproquement. Dans notre cas, les larmes (mucosités des yeux) qui débordent expriment également la jouissance de la libido à chaque stade d’organisation [5].

C’est grâce à cette plasticité de sa libido (au fait qu’elle ne reste pas fixée en un point précis du développement de la fonction sexuelle) qu’Alice se sort de cette première embûche. Redevenue petite après avoir régressée au stade oral et bu le flacon pris sur la table (jouissance orale), elle tombe comme un déchet dans un récipient adéquat (stade de la jouissance anale) et passe par le trou de la serrure (jouissance phallique). La topologie des jouissances qui s’interpénètrent est magnifiquement mise en scène par le dessin animé : avec Disney, l’inconscient parle au spectateur.

Cette topologie est d’ailleurs explicitement chantée par le Dodo, dans sa Course saugrenue, où se succèdent « avant-arrière », « dessous-dessus », « en bas-en haut » et : « un pas de côté, sautez, glissez ». Déplacement métonymique et condensation sont ici à l’œuvre et représentent les métamorphoses de la libido de l’inconscient. C’est « gai » et « rigolo », c’est la libido — pourrait-on dire. L’inconscient avec ses répétitions (« on en a jamais assez ») et son plaisir cadencé.

Un peu perdue au milieu de cet océan de jouissance et de ses répétitions, Alice s’échoue finalement sur le sable où elle assèche sa libido en rencontrant le lapin blanc munit de la montre du temps castrateur.

Tweedle Dee et Tweedle Dum : « Que les garçons sont bêtes ! »

Une nouvelle fois lancée à sa poursuite, Alice tombe sur les jumeaux Tweedle Dee et Tweedle Dum qui, en mal de compagnie, lui demande de rester et de s’intéresser à eux. Alice se présente et s’apprête à passer son chemin lorsque, pour la retenir, les jumeaux lui proposent de jouer à cache-cache, au furet, d’assister à une belle bagarre. Joueurs et faisant tout pour se rendre intéressants, les jumeaux représentent ici les garçons. Alice a déjà passé l’âge et ne semble plus intéressée. Comme Freud le souligne, à âge égal les filles sont plus intelligentes et plus vives que les garçons. Comme nous l’avons également vu, cela tient à la configuration particulière de leur Œdipe et notamment à la déception et un détournement de la sexualité plus important chez elles. Les filles se tournent plus tôt vers le monde extérieur et vers les activités intellectuelles. Alors que les jumeaux de garçons en sont encore à la bagarre et à la période des « pourquoi » (ils posent plusieurs fois cette question à Alice), la petite fille n’est quant à elle plus intéressée et souhaite passer son chemin.

L’identifiant enfin comme appartenant à l’autre sexe, les jumeaux la trouvent « curieuse ». À cet âge, les garçons sont quant à eux déçus par les filles qui se désintéressent des jeux à forte décharge libidinale (bagarre, cache-cache, etc.). Les deux jumeaux se mettent alors à lui raconter une histoire de fille : l’histoire du Morse et du Charpentier ou la navrante histoire des petites huîtres trop curieuses.

Le fantasme de séduction et l’histoire de Monsieur Morse

Le Morse, avec ses défenses en forme de longues dents, c’est bien sûr le vieux monsieur affamé, qui veut jouer avec les petites filles. Le rôle des petites filles est joué ici par les huîtres, dont la forme enveloppée du coquillage évoque indéniablement la structure du sexe féminin : les membranes de ce mollusque bivalves dépeignent la vulve et l’imbrication des petites et grandes lèvres, surmontées d’une perle : le clitoris. Elles sont encore au berceau lorsque le Morse s’adresse à elles et leur tient ce langage : « Chères huîtres, comme vous êtes jolies et même appétissantes, faisons un tour en bons amis à marée descendante ».

Le symbolisme de l’huître ne doit laisser planer aucun doute : c’est la jouissance du sexe féminin, mystérieuse et cachée. Pour revenir à Cronos et à la mythologie grecque, c’est — selon la légende — portée par une conque d’huître qu’Aphrodite émergea de l’océan, pour voguer, poussée par les vents, jusqu’aux rivages de l’île de Cythère. Quant au côté mystérieux et caché du symbolisme de l’huître, n’oublions pas que le terme ostracisme vient du grec ostrakon, décliné en ostræ en latin, signifiant originellement la coquille d’huître. Lorsque l’assemblée des citoyens d’Athènes choisissait de bannir et de condamner à l’exil un individu de la cité, la coutume voulait que l’on inscrive son nom dans une coquille d’huître.

Associée à la fécondité, à l’amour et la beauté, autant qu’au mystère, l’huître est le symbole par excellence du sexe féminin et de sa perle, le clitoris.

Dans l’histoire du Morse et du Charpentier ou la navrante histoire des petites huîtres trop curieuses, nous reconnaissons le fantasme de séduction, déjà évoqué au masculin dans Pinocchio, ici décliné au féminin.

Si la crainte d’être empoisonnée se rapporte à la mère et à l’histoire préœdipienne de la petite fille, la crainte d’être séduite se rapporte quant à elle au père et à l’entrée de plein pied de la petite fille dans l’Œdipe : c’est ce qu’on appelle le fantasme de séduction qui existe aussi pour les fillettes des contes enfantins qui s’effrayent à la vue du loups, de sa longue queue épaisse et de ses longues dents : « Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents. C’est pour te manger. Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la mangea » (Le petit Chaperon rouge).

Du strict point de vue de la dynamique inconsciente, ce fantasme est incontournable et structurant dans la mesure où il permet de symboliser la dimension sexuée du désir dans la demande d’amour que l’enfant encore immature adresse à l’adulte. Comme le souligne Guy Rosolato [6], l’énigme du sexuel et de l’amour se donne à entendre, par le fantasme, sous la forme d’une révélation, voire d’une élection. C’est ce même fantasme de séduction qui est à l’œuvre et sous-jacent à tout mythe ou religion. Tel Jacob en lutte avec l’ange ou saint Paul frappé par la foudre de Dieu, sainte Thérèse est elle aussi séduite et déflorée par la flèche de l’ange tel que Le Bernin la représente en son extase [7]. Au-delà de toute séduction réelle — dont le caractère condamnable n’a jamais été remis en cause par Freud et la psychanalyse — le fantasme de séduction est un temps fort et structurant de la dynamique sexuelle inconscient, où l’enfant fille ou garçon entraperçoit à la fois son destin et son origine sexuée. Le caractère structurant du fantasme est d’ailleurs souligné par les jumeaux, lesquels s’empressent de préciser qu’il y a une moralité à tirer de cette histoire, même si Alice la trouve bien triste.

Quant au vieux monsieur Morse, tout cyanosé après son bon repas, il est autant poursuivit par sa propre culpabilité que par le Charpentier jaloux. Tel le père François qui marche sur la tête, il a la sexualité détraquée ; et comme le chantent les jumeaux à propos de cette nouvelle histoire qui n’a guère l’air d’intéresser Alice : « À votre âge croyez-vous que c’est bien ? »

La grossesse d’Alice

Après cette étape de la séduction, Alice arrive devant la maison du lapin blanc qui, affairé à la recherche de ses gants, crie par la fenêtre : « Marianne ». Si l’on se rappelle que le lapin symbolise la toison externe du sexe féminin, la maison doit logiquement en symboliser l’intérieur, à savoir : le vagin.

Du reste Marianne est le prénom maternel par excellence associant Marie et Anne, les deux prénoms maternels du Christ ; aussi, depuis la Révolution française, Marianne ne représente-t-elle pas la nourricière au sein nu ?

Si les gants blancs (que le lapin demande à Alice d’aller chercher à l’intérieur) sont symboles de pureté, le doigt du gant, en ce qu’il sert à représenter l’invagination, symbolise avant tout l’utérus et la paroi utérine.

En pénétrant dans la maison du lapin, Alice pénètre à l’intérieur du sexe féminin, plus précisément dans l’utérus maternel. Se saisissant d’un gâteau qu’elle trouve dans un recoin de la maison, Alice le mange comme une maman est sensée manger la petite graine et grandit comme le bébé dans le ventre fécond.

Arrivé à maturité et occupant tout l’espace utérin, la question est alors, encore une fois, celle de l’énigme de la sphinge : « comment sortent les bébés ? »

Le lapin blanc appelle alors le Dodo à la rescousse, qui en accoucheur de fortune, ne semble pas plus avancé sur la question, ou alors joue bien son rôle de grande personne qui semble ne rien savoir et ne rien vouloir dire sur la fameuse énigme.

Se reposant sur la plus connue des théories infantiles de la naissance, l’ingénu Dodo émet alors l’hypothèse d’une sortie par la cheminée, autrement dit d’un accouchement par l’anus. C’est la fameuse théorie cloacale de la naissance, la cheminée symbolisant l’anus par où sort une suie noire et malodorante.

L’éternuement d’Alice, ainsi que le feu qui prend dans la maison, n’en symbolisent pas moins l’orgasme du coït initial où Bill le lézard, avec sa fameuse queue qui repousse dès qu’on l’arrache et son échelle érectile, vient en lieu et place du membre pénien paternel.

Devant l’impasse d’une telle théorie cloacale de la naissance, manger la carotte et régresser au stade phallique qu’elle représente devient la seule solution.

Des fleurs douées de parole et la question de l’identité sexuelle

Chemin faisant, Alice entre ensuite dans un champ de fleurs qui parlent et qui chantent. Les fleurs, c’est bien sûr le sexe féminin et la pulsion sexuelle, qui s’associant à la pulsion orale si chère à Alice, s’expriment par des papillons tartines-beurrées qui butinent de-ci de-là.

Les pulsions se distinguant d’abord par leur étonnante capacité à échanger leurs objets et leurs buts, c’est-à-dire par leur étonnante capacité à se condenser et à se déplacer, la pulsion orale et la pulsion sexuelle sont ici associées dans le papillon-tartine beurrée où la pulsion sexuelle est représentée par le papillon (papillonner signifie en effet au sens figuré : aller sans attache d’un objet d’amour à l’autre) et la pulsion orale par l’objet appétissant qu’est la tartine beurrée.

Quant à l’hippocampe-papillon, il symbolise magnifiquement, de par sa forme et son allure virevoltante, la jouissance féminine clitoridienne.

Les fleurs chantent le joli mois de mai, mois qui symbolise le printemps et par conséquent la fécondité, l’abondance et la sexualité :

Cornélies et ailes d’or dansent et volent
Le soleil est encore endormi
Et les fleurs entrouvrent leurs corolles
Un matin de mai fleuri

À la fin de cette ode à la sensualité renaissante du printemps, les fleurs prenant Alice pour une fleur, lui demandent de quelle variété est-elle ? Bref, on l’aura compris, du point de vue de l’inconscient, est ici posée la question principale du genre sexué. Lorsque les fleurs demandent à Alice de quel genre est-elle, elle lui demande si elle est fille ou garçon ? On sait en effet que la question principale que se pose la petite fille à la fin de la phase phallique (à son entrée dans l’Œdipe) est celle de savoir si elle est fille ou garçon. On se souvient que se prenant tout d’abord pour un garçon et soutenant la comparaison pénis-clitoris, elle est ensuite repoussée et exclue comme non-détentrice du membre viril, lorsqu’elle s’aperçoit que son clitoris ne soutient pas la comparaison avec celui du petit garçon.

C’est ce qui arrive ici à Alice, de manière imagée, lorsqu’elle n’arrive pas à se faire comprendre par les fleurs : elle est repoussée, et les fleurs prenant sa robe pour des pétales et ne sentant aucun parfum s’en dégager, Alice est assimilé à quelques mauvaises herbes des champs, du chiendent ! Bien qu’elle refuse tout d’abord d’en convenir, niant tout d’abord sa « castration » et sa féminité, Alice est déçue et finalement bannie.

Alice rejoint un instant le destin des femmes de nombreuses sociétés primitives. S’appuyant sur les travaux de Crawley, Freud souligne en effet que dans de nombreuses sociétés tribales, « la femme dans son entier est tabou » [8]. Constatant la différence des sexes et ne sachant que faire face à ce qu’il interprète comme une « castration » spécifiquement féminine, l’homme primitif n’hésite pas à poser un tabou sur les femmes en général et, en quelque sorte, craint d’être contaminé par la féminité.

Le tabou général de la femme est bien évidemment à attribuer au complexe de castration dans lequel l’homme est empêtré et à bien du mal à se sortir à l’orée de l’histoire de la civilisation.

Repoussée, bannie, pour sortir de sa phase d’organisation phallique, Alice ne peut plus éludée la question de son identité sexuelle. Elle doit affrontée la sphinge et l’énigme de son avenir sexué. Elle la rencontre sous la forme de la chenille, d’allure éminemment clitoridienne, amenée à se transformer en papillon.

La chenille : de la jouissance clitoridienne à la découverte d’une nouvelle zone érogène

Dans la symbolique des rêves et de l’inconscient, la chenille représente bien sûr le clitoris : elle est petite, de forme phallique et possède enfin une plasticité corporelle érectile.

Quant aux mélopées de cette chenille bleue, observons que par opposition aux consonnes — qui se caractérisent par une obstruction au passage de l’air dans la cavité buccale et les fosses nasales —, les voyelles représentent l’extase et la jouissance de la vocalisation et du libre passage de l’air (le souffle de la vie) dans les cavités buccale et nasales [9]. Si le caractère phallique du champignon ne fait aucun doute, se retrouvant d’ailleurs explicitement dans le nom de nombreuses variétés (Phallus impudicus, Phallales, etc.), le narguilé et ses vapeurs représentent bien entendu la jouissance.

Pour résumé : la chenille (clitoridienne) qui fait des voyelles (jouissance) sur un champignon (stade phallique) en fumant (jouissance orale) va poser la véritable énigme à Alice, l’énigme de son sexe.

« Quel est l’être… » demande la sphinge à Œdipe ; anticipant la question, Alice ne sait plus qui elle est et se plaint de n’être plus elle-même. L’identité dont il est ici question est bien entendu l’identité sexuelle : « Quel est ton sexe ?… » demande ici la chenille à Alice.

Rappelons que dans sa phase phallique, la petite fille connaît, à l’instar des petits garçons, une intense période masturbatrice. Si le petit garçon manipule son pénis avec une grande excitation et la petite fille se procure de voluptueuses sensations avec son clitoris, ni l’un ni l’autre ne semble reconnaître l’existence du vagin. L’on sait également que la question de la différence des sexes semble tout d’abord se poser pour l’un et pour l’autre dans les termes du complexe de castration. C’est là, ce que parle la chenille avec son histoire énigmatique de long crocodile, toutes écailles et griffes dehors, qui ouvre grand sa gueule pour avaler les poissons-phalliques :

C’est l’heure où le long crocodile
Languissamment s’étire et bâille
Et fait glisser les eaux du Nil
Sur l’armure de ses écailles
 
Il ouvre gaiement sa gueule mutine
Et sort une griffe ainsi qu’un gros chat
Avale trois poissons qui passaient par là
Et va digérer sur l’onde opaline

« Dîtes-moi avec exactitude quel est votre problème ? » demande la chenille à Alice. Répondant d’une manière on ne peut plus freudienne, la petite fille rétorque qu’elle est trop petite (dix centimètres) et qu’elle voudrait être un peu plus grande : en d’autres termes, elle voudrait vouloir rivaliser avec le pénis du petit garçon.

Sur ce, la chenille lui donne la solution de l’énigme en une métamorphose des plus symboliques : le vol en V des ailes déployées du papillon succède à la chenille, ce qui peut se traduire — dans le langage de l’inconscient — par : la jouissance du vagin (V comme vase féminin) doit succéder à la jouissance clitoridienne.

Comme le dit Freud, si le clitoris est bien tout d’abord, pour la petite fille, la zone érogène prédominante, celui-ci est appelé à céder « tout ou partie de sa sensibilité » au vagin et c’est là, la principale difficulté, spécifique à son sexe, que la petit fille rencontre sur le chemin qui est le sien : celui de la maturité sexuelle (et qui est celui d’Alice dans le conte de Lewis Carroll).

La chenille est cependant bien moins intransigeante que Freud. Dans une dernière énigme, elle lui révèle qu’un côté du champignon lui fera devenir plus grande, tandis que l’autre côté au contraire la fera rapetisser. Autrement dit, la petite fille qu’est Alice a désormais, potentiellement, deux cordes à son arc, c’est-à-dire deux jouissances : l’une clitoridienne, l’autre vaginale.

Goûtant pour la première fois à sa nouvelle zone érogène, Alice « monte au ciel » et dépasse la cime des arbres, précisant qu’elle n’est pas un serpent, c’est-à-dire que sa jouissance n’est pas ici phallico-clitoridienne.

Cette jouissance extatique est encore représentée par les phrases sans queue ni tête que le Chat-foin déclame. C’est là, en effet, que le Chat-foin lui apparaît avec son sourire en croissant de lune. Si le chat est le symbole du sexe féminin, que le sourire (par sa fente) et le croissant (par sa forme) symbolise également la vulve et la partie apparente du sexe féminin, la condensation de ces trois éléments ne fait aucun doute sur la découverte que fait ici Alice : il s’agit bien de cette nouvelle volupté.

D’autant que comme le souligne Freud dans son Interprétation des rêves, dans le langage des rêves et de la symbolique inconsciente, les mots ou expressions incompréhensibles, comme c’est le cas des néologismes, des dérivations impropres ou autres formations de mots si chers à Lewis Carroll, sont là pour représenter une signification sexuelle qui reste énigmatique au monde de la morale consciente. Ne doutons pas qu’il s’agit ici de la nouvelle jouissance qu’Alice découvre dans son pays des merveilles.

Fleurpageons les rhododendroves
Gyrait et vomblait dans les vabes
On frimait vers les pétunias
Et les momerates embradent

Incapable de s’exprimer autrement que par énigmes, répétitions, oublis et contradictions, le Chat du Cheshire parle le langage du Ça et de la jouissance. C’est le langage de l’inconscient, le langage de la folie au sens de la plasticité totale (« Tout le monde est fou » ici précise le Chat-foin).

II. — ANGOISSE DE DÉFLORATION-CASTRATION : LE JABBERWOCKY ET LA VORPALINE ÉPÉE

C’est par ce langage, le langage de l’inconscient, si bien parlé par Lewis Carroll avec ses fameux mots-valises, qu’Alice va réussir à sonder les tréfonds de son inconscient, faire volte-face à ses angoisses les plus profondes et finalement retrouver le chemin qui est le sien.

Le non-anniversaire et la dés-identification (sexuelle)

Alice arrive alors au moment où le Chapelier-toqué, le Lièvre de mars et le loir fêtent réciproquement leurs non-anniversaires, pour finalement proposer à Alice de fêter le sien.

Il s’agit-là, bien entendu, d’une dés-identification, particulièrement d’une dés-identification sexuelle. Jusqu’à la rencontre avec la chenille, nous avons vu qu’Alice se croyait identifiée sexuellement à un petit garçon : elle se mesurait à un point fixe, le pénis-membre masculin infantile. Désormais débarrassée de ce repère spatio-temporel, elle découvre une jouissance (fête) non-phallique encore plus grande que celle qu’elle vient de quitter.

Le thé-liquide qui coule de théières en théières et de tasses en tasses, figure explicitement et symboliquement dans le langage des rêves et de l’inconscient, la jouissance du vase-réceptacle féminin : la jouissance vaginale nouvelle.

Tel un psychanalyste chevronné, le Chapelier-toqué (qui travaille du chapeau) invite Alice à raconter son histoire : « Maintenant ma chère, j’ai l’impression que vous avez une préoccupation. Voulez-vous nous dire ce qui vous ennuie ? » « Racontez-nous du début à la fin » précise le Lièvre de mars. Arrêtant subjectivement le récit d’Alice, le Chapelier-toqué, le Lièvre de mars et le Loir ponctuent l’histoire de signifiants (entendant par exemple thé pour la lettre t) et de devinettes, de manière à lui faire accéder au versant inconscient de celle-ci.

Surtout, le Chapelier-toqué, en s’emparant de la montre du lapin blanc sous prétexte de la réparer (mais guérir n’est pas le but premier de la psychanalyse), la casse et libère ainsi Alice de son angoisse de castration (et/ou angoisse de perte de virginité). Comme le disait Jacques Lacan, « on ne guérit pas parce qu’on se remémore, on se remémore parce qu’on guérit » [10].

La forêt de Tulgey et la guérison d’Alice

Après avoir racontée son histoire à ce psychanalyste de Chapelier-toqué, celui-ci l’a symboliquement débarrassé du lapin et de la montre : en d’autres termes, par les coupures et devinettes qu’il a introduit dans son récit, le Chapelier-toqué a fait comprendre à Alice que si sa quête était légitime (recherche sexuelle infantile), elle doit désormais apprendre à séparer le conscient de l’inconscient et revenir à la réalité.

Dans la forêt où elle croit se perdre, Alice comprend désormais, après-coup, sa curiosité : sa curiosité était éminemment de nature sexuelle. Était-elle pour autant un défaut ? Nous avons vu que non. Bien au contraire, elle est incontournable, pour autant qu’on sache s’arrêter et y mettre un terme, c’est-à-dire que l’on sache à un moment donné, séparer l’inconscient du conscient, que l’on sache séparer le sexuel du non-sexuel.

Mais comment revenir à la réalité du monde conscient ? C’est encore une fois le Chat-foin (l’énigme du Ça inconscient) qui lui indique la voie et le chemin en lui ouvrant une porte.

Le labyrinthe et le château de la mère

Alice se retrouve alors dans un labyrinthe. Or, comme le souligne Freud, dans le langage des rêves et de l’inconscient, le labyrinthe et le château sont deux symboles du ventre maternel [11]. La question est encore ici celle d’en sortir, c’est-à-dire une nouvelle fois la question de l’énigme de la sphinge : « comment fait-on les enfants » ou plutôt, ici, « par où sortent les enfants ? » Le mythe du labyrinthe pouvant tout aussi bien s’accommoder d’une théorie cloacale, c’est-à-dire d’une théorie anale de la naissance (dans laquelle l’enroulement du parcours figure la sinuosité de l’intestin) ou d’une théorie plus classique, dans laquelle le fil d’Ariane représente le cordon ombilical.

Ici, les roses et le rouge sanguin que notre héroïne rencontre dans les tortueux chemins qui la mènent à la Reine de cœur, nous confirme la thèse selon laquelle Alice a accéder à la différence des sexes et comprendre le ventre maternel comme étant le vase sacré, l’utérus.

Le tabou de la virginité et l’angoisse de la défloration

La rose étant en effet le symbole du sexe féminin et le rouge celui du sang, Alice s’inquiète désormais de son destin le plus immédiat. Ayant découvert au cours de son périple au pays des merveilles qu’elle était une petit fille dotée non d’un pénis mais d’un sexe féminin, il reste à Alice à s’affronter à une dernière angoisse : celle du sang et de la défloration.

Les cartes (qui symbolisent le destin, la destinée) le chantent clairement à Alice :

Peignons les roses en rouge
Et pleurons du fond du cœur
Ces tendres fleurs assassinées
Ce soir seront fanées

En d’autres termes, les roses (le sexe féminin) qui étaient blanches (vierges) vont être assassinées et rouges : c’est-à-dire déflorées.

Cette défloration, cet acte sexuel, est bien entendu symbolisée par le jeu du croquet que la Reine va imposer à Alice. Le flamant rose et les deux hérissons, dont Alice est embarrassée, symbolisent l’appareil génital masculin, dont la Reine sait indéniablement se servir (avec l’aide du roi) ; tandis qu’Alice, pour sa première fois, a du mal à tenir son flamant rose en érection.

Une dernière fois, Alice assimile cet acte à la castration : « coupons-lui la tête » [12], ne cesse de clamer la Reine de cœur, ce qui ne manque pas d’affoler Alice. Devant l’inconnu qui se profile, Alice a tendance à régresser et se voit confrontée à la rivalité première avec la mère. La Reine débonnaire se transforme soudain en la figure colérique et maléfique de la sorcière réclamant la tête de quiconque se met sur son chemin.

Captivée par cette identification première, le père a bien du mal à la tirer d’affaire : « Pensez-vous que ce soit un carreau ? » demande-t-il à la Reine. « Mais non, c’est une petite fille » répond cette dernière. « Levez la tête, parlez distinctement et ne tortillez pas vos doigts », Alice est obligée de faire la révérence devant la figure maternelle qui lui apprend les bonnes manières, captivée qu’elle est par le miroir de la féminité. Nous retrouvons-là le motif de la captation par la figure de la Reine-mère tel qu’exposé dans Blanche-neige et les sept nains.

Ici, c’est l’acte manqué du Chat-foin qui va faire trébucher la Reine ; c’est-à-dire que c’est en faisant parler son inconscient par dessus le discours conscient (acte manqué), qu’Alice va réussir à se débarrasser de son image au miroir de la féminité.

Le procès, l’accès au symbolique et la différence entre le conscient et l’inconscient

S’engage alors un procès : c’est-à-dire que l’ordre symbolique vient couper l’imaginaire de la menace de castration et de la captation maternelle. C’est le rôle du père, si maigre semble-t-il à première vue, qui est ici crucial. C’est lui qui convainc d’abord la Reine de faire « rien qu’un gentil petit procès » et de faire ensuite entendre les témoignages, autant d’interventions qui retardent l’issue et sépare Alice de sa captation imaginaire.

L’intervention du Chapelier-toqué-psychanalyste, notamment, est cruciale puisque c’est lui qui fait apparaître le Chat-foin dans le cadeau de non-anniversaire qu’il offre à la Reine. Les pirouettes du langage de l’inconscient qu’exécute le Chat-foin sur la tête de la Reine précipitent l’issu du procès dont l’enjeu est, bien entendu, qu’Alice réussisse à faire la différence entre la castration et la défloration, entre le sexuel et le non-sexuel. C’est-à-dire avoir accès à la loi, à la castration symbolique.

C’est justement à ce moment, qu’Alice se voyant dedans-dehors, endormie, réussit à se réveiller : c’est-à-dire qu’elle réussit à faire la différence entre le conscient et l’inconscient.

En faisant cette différence, elle symbolise la castration : par le rêve et l’inconscient elle a parlé sa sexualité. Pour résumer, on peut même aller jusqu’à dire que le saut dans le terrier et tout le voyage d’Alice symbolise non seulement la découverte d’une nouvelle zone érogène, mais également l’angoisse d’Alice devant la défloration et la perte de sa virginité.

Tim Burton et le Jabberwocky [13]

C’est d’ailleurs la thèse implicite du scénario du film réalisé par Tim Burton en 2010, produit et distribué par Walt Disney Pictures, puisqu’il place en préambule au saut dans le terrier et au déroulement de l’histoire de la découverte du pays des merveilles, la demande en mariage qu’un jeune Lord aussi ridicule qu’arrogant, Hamish Ascot, adresse à Alice Kingsely, jeune fille de bonne famille, bien peu empressée d’abandonner si vite l’insouciance et les belles années de sa jeunesse.

Apercevant un lapin blanc courir dans le dédale du jardin à l’anglaise dans lequel a lieu la réception mondaine, Alice prétexte un léger temps de réflexion pour s’enfuir à la recherche du fameux lapin : on connaît la suite.

Ce moment de réflexion que se donne Alice, sonne comme un temps d’angoisse devant le destin qui l’attend : celui-ci s’exprime de manière consciente et sociale par l’angoisse devant le mariage, mais de manière inconsciente, comme angoisse devant un premier rapport sexuel et la perte de sa virginité.

Cette angoisse de défloration s’explique bien sûr en premier lieu par la perte de sang qu’elle occasionne et la crainte inconsciente que le sang véhicule [14] ; elle s’explique ensuite — et d’un point de vue purement physique —, par la douleur de la défloration en elle-même ; mais, surtout, cette angoisse s’explique par un autre motif inconscient, encore plus subtil à comprendre que le premier.

Nous avons vu avec Blanche-neige qu’il semblait que la sexualité féminine vaginale présentait cette spécificité qu’elle ne s’instaurait pas du jour au lendemain mais, qu’au contraire, elle demandait un certain temps de répétition de l’acte, dans la confiance et l’habitude avec le partenaire, afin de s’établir et s’épanouir pleinement et d’aboutir à une pleine satisfaction.

En d’autres termes et comme le souligne Freud, la femme reste un certain temps « froide et insatisfaite » et une certaine « frigidité » destinée à être passagère, accompagne la perte de la virginité et les débuts des relations sexuelles.

Rappelons ici les véritables motifs de cet endormissement spécifique et de cette « frigidité passagère » lors des premiers rapports sexuels de la femme. Le véritable motif est à rechercher, dans les couches les plus profondes de l’inconscient et reposent sur le complexe de castration que l’angoisse de la défloration ne manque pas de réactiver. L’hypothèse la plus probable est que la volonté infantile de la petite fille de rivaliser avec l’homme et son membre viril est réactivée dans cet acte premier ; et ce d’une manière tellement pressante, que la femme ne peut la refouler que par un endormissement caractéristique et une frigidité passagère première.

À cet égard, Freud cite le cas du rêve d’une jeune mariée, qu’il pouvait interpréter comme une réaction violente à sa défloration, présentant le désir non-voilé de châtrer et de conserver par devers elle le pénis du nouveau mari en échange de l’acte [15].

C’est ce motif que reconnaît Freud comme organisateur de la tragédie Judith du dramaturge allemand Friedrich Hebbel :

« Judith est une jeune femme dont la virginité est protégée par un tabou. Son premier mari a été paralysé lors de la nuit de noces par une mystérieuse angoisse et n’a plus osé depuis lors l’approcher. “Ma beauté est celle de la belladone”, dit‑elle. “En jouir c’est être frappé de délire ou de mort”. Le général assyrien assiégeant sa ville, elle projette de le séduire et de le perdre par sa beauté, utilisant ainsi un motif patriotique pour cacher un motif sexuel. Après avoir été déflorée par cet homme puissant, célèbre par sa force et son manque de délicatesse, elle puise dans son indignation la force de lui trancher la tête et devient ainsi la libératrice de son peuple. Nous savons bien que la décapitation est le substitut symbolique de la castration ; ainsi Judith est la femme qui châtre l’homme qui l’a déflorée » [16].

Dans le film de Tim Burton, Alice qui combat le monstre est habillée d’une manière spécifique, comme munie d’une armure à la Jeanne d’Arc : on peut interpréter ce combat final comme celui de la pucelle (favorite de la Reine blanche) qui castre le monstre. À l’acmé de son endormissement, le refoulé fait retour dans le moment clé du rêve d’Alice : la volonté de s’emparer du pénis du mari et de le castrer.

Avec dans le rôle du membre masculin, le fameux Jabberwocky, et dans celui du « venin de pucelle » [17], la célèbre vorpaline épée : « Six », dit Alice, « je peux tuer le Jabberwocky ! »

La décapitation d’Holopherne par Judith a inspirée plusieurs œuvres d’art et les plus grands noms de la peinture (Donatello, Botticelli, Mantegna, Le Titien, Rubens, Le Caravage, etc.). La scène dernière du film réalisée par Tim Burton, où Alice s’envole dans les airs d’un crépuscule apocalyptique (« frabieux jours ») pour retomber décapiter le Jabberwocky, restera à n’en pas douter, un grand moment esthétique de l’histoire du cinéma. Tel la sphinge de Thèbes précipitée de son rocher par la fulgurante réponse d’Œdipe, le monstre est précipité du haut de se son rocher en ruine par le tranchant de la vorpaline épée d’Alice : sa virginité.

La Reine blanche lui remettant dans un flacon, un peu de sang du Jabberwocky : telles les gouttes des « divins débris » [18] tombée du sexe d’Ouranos au moment de sa castration absorbée par la mer, Alice boit le flacon et renaît en vénus Aphrodite, voguant vers l’Orient de nouveaux désirs.

P.-S.

Ce texte fait partie d’un travail en cours d’élaboration sur la Psychanalyse des contes, des fables et des mythes. Christophe Bormans, « Pinocchio : Scène primitive, fantasmes et théories sexuelles infantiles », Psychanalyse des contes et dessins animés (Walt Disney expliqué aux adultes), Psychanalyste-paris.com, Paris, septembre 2012.

Notes

[1Sigmund Freud, « La Féminité », Nouvelles conférences sur la psychanalyse (Cinquième conférence), traduit de l’Allemand par Anne Berman, Gallimard, Coll. « Idées », Paris, 1971.

[2Or si l’on observe la Révolution industrielle du milieu du XVIIIe siècle, et si l’on met à part l’énergie et les moyens de transport, les deux secteurs clés de cette révolution sont le textile et la métallurgie. Si la seconde est, depuis les alchimistes et forgerons de l’âge de fer, l’apanage des hommes (Cf. M. Eliade, Forgerons et alchimistes, Flammarion, Paris, 1977), celui du tissage et du tressage est indéniablement, comme le souligne Freud, celui des femmes.

[3Hésiode, « La Théogonie », Poètes moralistes de la Grèce, traduit par M. Patin de l’Académie française, Éd. Garnier Frères, Paris, 1892, pp. 49-82.

[4La sujétion est d’ailleurs le thème de la leçon de la sœur : « la soumission » des Anglais.

[5Les pleurs d’Alice peuvent aussi s’interpréter comme une tentative d’uriner debout en signe de protestation virile. Privée de pénis et engagée dans le complexe de castration, les petites filles entrent parfois dans une phase de dénégation où elle tentent de démontrer qu’elles peuvent elles aussi faire comme les petits garçons. (Cf. Freud, « Le tabou de la virginité »). Navrée de ne pas avoir la clé-pénis, Alice urine debout en signe de protestation.

[6Guy Rosolato, La portée du désir, PUF, Paris, 1996, p. 81 et suiv.

[7Cf. Transverbération de sainte Thérèse ou L’Extase de Sainte Thérèse de Gian Lorenzo Bernini : Statue en marbre de l’église Santa Maria Della Vittoria de Rome. La sculpture prend son origine dans un passage l’autobiographie de Thérèse d’Avila, publiée sous le titre la Vie de sainte Thérèse de Jésus, une mystique cloîtrée, carmélite déchaussée, réformatrice et religieuse : « J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles ; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir ; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. L’âme n’est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n’est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part. C’est une si douce caresse d’amour qui se fait alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans Sa bonté de la faire éprouver à celui qui peut croire que je mens » (Chapitre XXIX-17).

[8Sigmund Freud, « Le tabou de la virginité » (1918), La Vie sexuelle, PUF, Bibliothèque de Psychanalyse, Paris, 1969, pp. 47-80.

[9Du reste, l’on sait que chez de nombreux peuples de l’Antiquité et tout particulièrement chez les anciens Hébreux, le nom de dieu était tabou et ne devait être ni prononcé ni écrit (Cf. par exemple Freud, « La signification de l’ordre des voyelles », Résultats, idées, problèmes I, PUF, Paris, p. 169). On peut ainsi émettre l’hypothèse que si les voyelles étaient exclues du tétragramme, c’est très probablement en raison de leur caractère de jouissance interdite qu’elles véhiculent dans la symbolique inconsciente.

[10Jacques Lacan, « La direction de la cure », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 624.

[11Cf. par exemple Sigmund Freud, Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Gallimard, Paris, 1971.

[12Comme le précise Freud : « Nous savons bien que la décapitation est le substitut symbolique de la castration » (Sigmund Freud, « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse » (1908), La Vie sexuelle, PUF, Bibliothèque de Psychanalyse, Paris, 1969, p. 79).

[13Le Jabberwocky est le poème du premier chapitre du roman De l’autre côté du miroir. Dans l’histoire originale, il est imprimé à l’envers et Alice a besoin d’une glace pour parvenir à le lire. Lewis Carroll rend palpable cette inversion par un procédé littéraire subtil qui consiste à écrire le poème avec des mots-valises, c’est-à-dire avec des néologismes formés par condensations et inversions de plusieurs mots. C’est une version française d’une partie de ce poème qui est chantée par le Chat-foin dans le classique Disney (cf. plus haut) :

Fleurpageons
Les rhododendroves
Gyrait et vomblait dans les vabes
On frimait vers les pétunias
Et les momerates embradent.


Tim Burton, quant à lui, donne corps au Jabberwocky en le mettant en scène sous les traits d’un monstre difforme et parlant un langage incompréhensible.

[14Cf. Sigmund Freud, « Le tabou de la virginité » (1918), La Vie sexuelle, PUF, Bibliothèque de Psychanalyse, Paris, 1969, pp. 47-80.

[15C’est par rapport à ce motif inconscient qu’il faut comprendre l’usage des primitifs qui veut qu’on confie à un tiers (vieillard, prêtre ou saint homme), la défloration des jeunes filles, usage qui a très certainement donné lieu à l’imaginaire véhiculé par le fameux droit de cuissage du seigneur du Moyen-âge (Jus primae noctis).

[16Cf. Sigmund Freud, « Le tabou de la virginité » (1918), La Vie sexuelle, PUF, Bibliothèque de Psychanalyse, Paris, 1969, pp. 78-79.

[17Selon l’interprétation freudienne du titre de la pièce de Ludwig Anzengruber : Jungferngift.

[18Hésiode, « La Théogonie », Poètes moralistes de la Grèce, traduit par M. Patin de l’Académie française, Éd. Garnier Frères, Paris, 1892, pp. 49-82.

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